Films d'horreur Classiques
Analysons un bon vieux film

Curse of the Demon (1957)

Tirez-vous une bûche… c’est le temps d’analyser un bon vieux film!

À quoi pensez-vous si je vous dis : années 50? À la guerre froide ou celle de Corée? À Johnny Cash, Elvis Presley, Buddy Holly et le Rock n’Roll? Si vous êtes aussi passionné que moi par le corpus de l’épouvante, vous songez certainement aux œuvres : Godzilla (1954), Creature of the Black Lagoon (1954), Invasion of the Body Snatcher (1956), The Fly (1958) ou encore The Thing from Another World (1951)? Je parle bien des films originaux et non de leur remake des années 80…

Comme quoi cette décennie rend bien justice à l’emploi du mot « Creature » dans « Creature Features »! Ce sous-genre où les monstres et les créatures d’un autre cosmos grouillent de partout. En effet, après la Deuxième Guerre mondiale, Hollywood abandonne les films d’horreur avec ses thèmes traditionnels au profit de cette nouvelle chose bien bizarre nommé « science-fiction ». Contribuant ainsi à renflouer la peur ambiante de l’ère McCarthy et de sa chasse aux communistes. Les extraterrestres et les hommes transformés par les radiations atomiques deviennent vedettes courantes sur le grand écran.

Ah! Les années 50…

Les Britanniques, de leur côté, sont plus modérés et racontent éternellement les mêmes récits gothiques de Frankenstein à Dracula en passant par les histoires de fantômes. Ce qui n’empêche pas certains réalisateurs de créer quelques petits chefs-d’œuvre!

Aujourd’hui, nous mettons le cap plus spécifiquement sur l’année 1957. Je souhaite vous faire découvrir un film britannique peu connu qui fut perdu parmi ceux de science-fiction d’horreur typiques de cette époque, soit Night of the Demon. Également intitulé Curse of the demon pour la version américaine ou encore Rendez-vous avec la peur pour la variante francophone, ce film est basé sur la nouvelle Casting the runes de M. R. James.

Démons Monstres Films d'horreur
Curse of the Demon (1957) de Jacques Tourneur

Avertissement : J’examine et décortique le film dans son ensemble dans un ordre qui ne suit pas nécessairement la logique narrative de « début à la fin ». Donc, si vous n’avez pas vu ce classique, je vous suggère fortement de le visionner avant de lire ma chronique… je vais attendre, ne soyez pas inquiet… c’est bon? Vous l’avez écouté? Parfait! Nous pouvons commencer.

M. R. James, de son petit nom Montague Rhodes James (1862-1936), fut un écrivain britannique prolifique ainsi qu’un professeur spécialiste de littérature médiévale. Célèbre pour ses courts récits et contes fantastiques concernant des événements occultes, l’archéologie et la bibliophilie ; cet auteur publia en 1911 dans son second recueil intitulé More Ghosts Stories, la fameuse histoire qui inspira les scénaristes Charles Bennet, Hal E. Chester et le réalisateur Jacques Tourneur.

La nouvelle ainsi que le film suivent une structure des plus classique. Un homme belliqueux, rancunier et adepte des forces surnaturelles, le professeur Julian Karswell, n’accepte aucunement que ses écrits universitaires soient dénigrés par ses pairs. Tous ceux qui émettent une critique négative meurent mystérieusement aux griffes d’une bête inconnue. Les malheureux reçoivent des mains de Karswell un bout de papier avec des inscriptions runiques. S’ils ne remettent pas ce dernier en mains propres au professeur avant trois mois, ils sont traqués et tués par une créature maléfique! Heureusement pour nos protagonistes, ils ne sont pas dupes et contournent sans problème cette imprécation.

Malédiction, démons, runes, paranoïa et raisonnement scientifique sont combinés pour former une atmosphère sombre indéniablement « british ». Les amateurs de films noirs seront par ailleurs comblés.

Jacques Tourneur (1904-1977), cinéaste français, eut une carrière pour le moins atypique à Hollywood. Après quelques films fort appréciés en France, Tourneur décide de conquérir l’Amérique. Malheureusement, le système hollywoodien est un microcosme en soi : froid, distant et fonctionnant principalement avec référencement. Le réalisateur ne connaîtra qu’un succès mitigé. De 1932 à 1941, Tourneur travaille de peine et de misère sur des courts métrages pour la compagnie MGM.

En 1942, il joint l’équipe de Val Lewton pour trois longs métrages qui auront un impact important sur l’univers des films d’horreur et du fantastique! Cat People (1942), I Walked with a Zombie (1943) et The Leopard Man (1943), sont des œuvres aux concepts originaux créés par Lewton et Tourneur. Vous n’y retrouverez pas Frankenstein, Dracula ou tout autre monstre des années 30, car ces films misent sur le côté psychologique de l’histoire. Moment de gloire pour Tourneur qui démontra tout son génie cinématographique.

Un ouvrage intitulé Jacques Tourneur fut publié en 2017 aux éditions Capricci sous la direction de Fernando Ganzo. Cet essai explore en détail la carrière du réalisateur en analysant l’ensemble de son œuvre. Je me suis basé sur ce dernier pour mon article.

Jacques Tourneur avait pour règle personnelle de faire le maximum avec le scénario qui lui était octroyé, sans dépasser le budget tout en économisant sur les effets spéciaux. Il adorait évoquer les choses sans les montrer, donc la suggestion visuelle et les non-dits priment dans ses narrations. Tourneur, qui était monteur et metteur en scène bien avant de devenir réalisateur, construisait intelligemment ses plans, puis filmait celles-ci quasiment en une seule prise. Ce qui donne une atmosphère cohérente et discrète à ses récits.

En créant une ambiguïté visuelle avec de nombreux hors-champs et l’usage constant d’ombres menaçantes, le cinéaste instaure subtilement un sentiment de peur et de terreur chez le spectateur. Deux bons exemples surviennent pratiquement simultanément au pique de l’action. Nos héros, Joanna et le docteur John Holden décident d’entrer par effraction chez Karswell. Joanna attend Holden devant la résidence lorsqu’une silhouette surgit en premier plan. La caméra est concentrée sur le visage de Joanna avec cette présence qui occupe un peu plus de la moitié de l’écran.

De son côté, Holden descend un escalier en colimaçon pour accéder au bureau de l’antagoniste. Une main sur la balustrade, filmée en gros plan, suit notre héros sans qu’il en ait conscience. Ces deux menaces, majoritairement en hors-champs, représentent un danger imminent, mais sans agent précis. Leur identité reste un mystère jusqu’à la toute fin de la séquence, créant ainsi une angoisse sans pareil. Karswell est-il à l’extérieur ou à l’intérieur de la villa?

Démons Monstres Films d'horreur
Le fameux démon dans le titre Curse of the Demon (1957)

Un autre thème visuel récurrent chez Tourneur concerne la manifestation de traces de pas dans le récit. Nous pouvons le retrouver dans Cat People (1942), mais également dans Curse of the Demon (1957). Par exemple, Holden, traversant la forêt derrière la maison, est poursuivi par une entité invisible. Nous ne voyons pas la créature, mais des marques de sabots apparaissent devant le héros déconfit.

Ces éléments discrets représentent l’âme du cinéma de Jacques Tourneur. Il est donc étonnant d’apercevoir le monstre au complet dès les premières minutes du film. Je ne m’étais jamais rendu compte de ce choc visuel avant de lire l’essai de Fernando Ganzo. En recherchant des informations pour cet article, j’ai constaté toute l’ampleur du désarroi de Tourneur vis-à-vis sa propre œuvre.

Les producteurs, Frank Bevis et Hal E. Chester, ont ajouté par après et sans consulter le réalisateur toutes les séquences où le monstre montre le bout de son nez. Si la volonté de Tourneur avait été respectée, le démon n’aurait jamais été exhibé! Dommage pour la liberté artistique, cependant je crois que cette apparition fait partie du charme de l’œuvre…

Curse of the Demon (1957) est l’un des derniers longs métrages de Tourneur. Il fut ensuite relégué aux oubliettes par Hollywood en devenant réalisateur d’épisodes télévisuels. Ce film est une petite pépite d’or sobre et sans gore un peu comme le film The Queen of Spades (1949). Vous pouvez lire mon article sur celui-ci juste ici.

J’hésite encore quant à la sélection du prochain film pour ma chronique, Analysons un bon vieux film, mais j’ai une irrésistible envie de vous amener aux frontières des années 90!

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