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La Llorona

Bien avant le roman gothique qui engendra par la suite la littérature d’horreur comme nous la connaissons aujourd’hui, les contes et les légendes folkloriques ont su faire frémir des générations et des générations d’auditeurs. Le folklore regroupe autant la culture littéraire et matérielle d’un peuple. Ainsi, histoires, musiques, croyances et rites sont transmis au fil du temps.

Les légendes, plus spécifiquement, relatent des récits merveilleux imprégnés de faits historiques, quoique ces derniers aient été dilués et transformés pour correspondre aux idéologies de leur époque… Le folklore d’Amérique hispanique n’y fait pas exception. La Llorona ou la pleureuse en français est un fantôme récurrent dans la mythologie aborigène des peuples préhispaniques. Cette légende évolua avec l’arrivée des conquistadors et devint une figure féminine manipulée par les dogmes religieux, patriarcaux et racistes des envahisseurs.

La Llorona est l’âme errante d’une femme cherchant la nuit près d’un fleuve ou d’un lac ses enfants qu’elle a, selon les variantes, perdus ou tués. Elle émet des pleurs et des cris de douleur perçants qui terrorisent tous ceux qui l’entendent. Les plus courageux qui s’approchent de cette apparition rencontrent une dame vêtue de blanc, le visage voilé. Si par mégarde ils côtoient directement la pleureuse, ils sont assaillis d’effrayantes révélations, puis succombent.

Les folkloristes attribuent l’origine de cette légende à divers mythes et divinités précolombiennes, dont Auicanime, Xoxani Queculla, Cihuacoalt et Xtabay. Selon les régions, ces déesses représentaient généralement la terre, la fertilité, la mort, le péché et la luxure. Parce que, bien évidemment, chaque femme incarne exactement tous ces éléments combinés… Avec la conquête espagnole et la colonisation des peuples aborigènes, l’histoire de La Llorona fut exploitée pour ériger des normes sociales, familiales et morales.

De provenance préhispanique, elle fut transposée à un décor catholique assez rapidement. Elle devint selon les versions, l’une des figures de la femme typique de cette religion, soit la vierge ou la prostituée. Parce que, bien évidemment, chaque femme ne peut qu’incarner l’une ou l’autre de ces catégories… Trois variantes de La Llorona prédominent depuis la conquête.

Tout d’abord, nous retrouvons une jeune mère abandonnée par un homme riche d’une classe sociale supérieure. Par vengeance, elle noie ses enfants, puis se suicide. Ne pouvant accéder au ciel, elle doit retrouver les âmes de sa progéniture, d’où son errance près d’un point d’eau. Ici, nous avons donc la figure de la prostituée, car les petits ont été conçus hors mariage. Ensuite, il y a la version de la mère aztèque qui sacrifie ses enfants pour leur éviter les violences d’un peuple conquérant. Puis finalement, au fond du baril, nous avons la matrone égoïste qui tue ses gamins pour être libre des contraintes familiales. Toutes des âmes en peine attendant la rédemption que seule la religion peut donner… Kof! Kof! La morale de l’histoire? Femmes : gare à votre vertu, soyez bonne mère et bonne croyante. Enfants : écoutez vos mères et soyez dociles.

Malgré les différences de ces récits, les composantes suivantes tiennent lieu de fil conducteur : une mère, des enfants, de l’eau, la mort et l’errance. Le symbolisme de l’eau est multiple et parfois contradictoire en raison des formes possibles que cet élément peut prendre. Allant de l’eau calme ou mouvementée, à l’eau d’un étang ou d’un océan en passant par ses variantes telles la vapeur et la neige, il recèle grosso modo cinq grandes significations. L’eau germinale et féconde, l’eau médicinale, l’eau lustrale et baptismale, l’eau diluviale permettant la purification et finalement la régénération. Bref, ce liquide précieux incarne toutes les phases importantes de l’humanité de la conception à la mort.

En fait, La Llorona est une légende qui évolue même de nos jours. Auteurs, chanteurs et cinéastes se sont réapproprié son histoire depuis quelques décennies pour un public moderne. Aujourd’hui, je vous présente donc le film La Llorona de Jayro Bustamante (2019).

Avertissement : j’analyse cette œuvre cinématographique dans son ensemble. Je vous conseille de le visionner avant de lire la suite de mon article. Ce dernier est présentement disponible sur la plateforme Shudder.

La Llorona est un film franco-guatémaltèque écrit et réalisé par Jayro Bustamante. Né en 1977 au Guatemala, il a étudié le cinéma en France, puis en Italie. Après deux courts métrages en 2006 et 2012, Bustamante a scénarisé et produit trois projets soit Ixcanul (2015), Tremblores (2019) et La Llorona (2019). Chacune de ses œuvres a une visée sociale et politique abordant des sujets délicats dans son pays. Tels l’homosexualité, le trafic d’enfants, le racisme systémique des Maya ainsi que le massacre de ce peuple sous le règne de plusieurs dictateurs, dont Efrain Rios Montt entre 1982 et 1983.

Le génocide guatémaltèque, parfois appelé « holocauste silencieux », a pris racine bien avant les années 80 ou même le début de la guerre civile en 1960. Disparitions de masse, massacres, tortures, enlèvement d’enfants, viols collectifs… il est malheureusement impossible de savoir à ce jour le nombre exact de victimes. Malgré le changement de nom, d’Efrain Rios Montt à Enrique Monteverde, Bustamante campe implicitement le récit de La Llorona dans ce contexte sociohistorique.

Trente ans après les faits, le général Monteverde doit faire face à la justice pour crime contre l’humanité. Acquitté, ce dernier se meure lentement chez lui entouré de sa famille. Confiné et assiégé par des manifestants pacifiques, Monteverde entend la nuit des pleurs et des lamentations. Le croyant tout d’abord atteint de démence, sa femme et sa fille appréhendent peu à peu toute l’ampleur de la vérité. Leur existence se fissure indéniablement pour éclater en mille morceaux au point culminant du film.

Ici, Bustamante a transformé la figure patriarcale de La Llorona en justicière avec une sensibilité et une attention infinie aux détails emblématiques de la légende. Féministe et puissante, la pleureuse de ce jeune réalisateur est maintenant un symbole de lutte pour les victimes « silencieuses » et innombrables du peuple Maya-Ixil. Le récit centré sur le traumatisme psychique et psychologique d’une nation entière est avant tout vécu par les personnages féminins.

Le général en est complètement entouré de Carmen, sa femme fière et orgueilleuse, à sa fille Natalia et sa petite-fille Sara, jusqu’à ses deux employées Valeriana et Alma. Constamment vêtues de blanc, elles sont indiscutablement rattachées à la figure de la pleureuse. Cette couleur désigne selon les régions la pureté et l’innocence autant que le deuil, ce que chacune d’elles représente à différents niveaux.

Chaque cadrage judicieusement choisi par le réalisateur démontre les tensions au sein de la maisonnée. Plus spécifiquement les hors-champs volontaires qui excluent certains personnages du cadre de la caméra. Par exemple, au début du film, les domestiques, tous de la nationalité Maya-Ixil soit dit en passant, quittent leur employeur qui est de plus en plus violent. La nuit, le général devient fou à cause des pleurs et actionne son fusil au moindre bruit. Dans la scène qui nous concerne, Natalia se retrouve en premier plan alors que Carmen, au contour indécis, est en arrière-plan. Nous entendons en hors-champ Valeriana qui leur explique que les employés s’en vont, car ils ont peur.

Natalia plaide au nom de sa mère et auprès de la gouvernante pour qu’elle raisonne les membres du personnel. Puis, de ce plan inconfortable et fixe, la caméra change soudainement d’angle. Nous apercevons alors Valeriana entouré par ses collègues silencieux, têtes inclinées. Parlant d’eux comme s’ils n’étaient pas présents dans la pièce, ce champ et ce hors-champ annonce une fracture sociale entre cette famille privilégiée et leurs domestiques. Bref, un avant-goût des conflits internes au Guatemala.

Mais ce n’est pas tout, car Bustamante joue constamment avec la composition du cadre. Il met régulièrement en premier plan les femmes de la maison, tandis que le général est relégué et proportionnellement diminué en arrière-plan. Au lieu de réduire le pouvoir de cet homme autoritaire, manipulateur et violent, cela indique le niveau insidieux de sa domination. Du moins, pour la première partie du film jusqu’au point de fracture qui mène à sa chute. Dans une scène complètement silencieuse et déchirante, Carmen pleure couchée dans son lit, alors que son mari fume à l’arrière assis près de la fenêtre. La pièce plongée dans la pénombre vibre de lourdeur et des non-dits qui inévitablement débordent de toute part.

Un autre effet de caméra employé à quelques reprises par le réalisateur concerne le travelling de l’appareil vers l’arrière. Partant d’un plan rapproché, donc du buste et des épaules d’un personnage pour terminer sa progression en plan général, cette technique montre une situation douloureuse et intime, puis la remet dans un contexte général. Le témoignage de la « victime 82 » au tribunal en est un excellent exemple. Centrée dans le cadre, une femme voilée raconte ce qu’elle a vécu aux mains de l’armée durant le génocide. Lorsque la caméra s’immobilise et que nous voyons l’assemblée qui murmure comme un essaim d’abeilles, elle lève son voile et clame qu’elle n’a pas honte de la vérité.

Cette étoffe qui à l’origine est portée par La Llorona pour cacher son visage et démontrer sa pénitence est ici métaphoriquement enlevée pour hurler aux spectateurs de regarder la réalité en face. Le général Montt à la suite de son procès en 2013 a été, comme le personnage de Monteverde, innocenté…

Alors, qui est La Llorona? Contrairement à sa légende, la pleureuse du film a un nom, des traits et une identité propre. Alma. Celle-ci arrive après le départ des employés. Elle n’a pas beaucoup de dialogues, mais chaque regard et chaque action qu’elle entreprend à un but et une signification précise. La nuit, elle hante le général et l’amène graduellement à la folie. Le jour, elle s’entretient avec les femmes de la maisonnée pour semer une graine de réflexion et leur ouvrir les yeux sur la situation.

De plus, Alma n’essaie à aucun moment de tuer des enfants, ce qui malheureusement est l’angle d’attaque pour une majorité des productions récentes. The Curse of La Llorona de Michael Chaves, qui ironiquement est sorti la même année que celui de Bustamante, en est un parfait exemple. Ce film américain fait partie de la franchise The Conjuring et son but ultime est d’encaisser sur le succès des films où les « jump scares » l’emportent sur le récit. Cette adaptation ne fait que renforcir le côté patriarcal de la légende. Ici, La Llorona n’a aucune identité, aucun nom et aucune volonté autres que de noyer de jeunes enfants. C’est extrêmement frustrant surtout lorsque l’on compare la version médiocre et vide de sens de Chaves avec celle pleine d’âme et de sensibilité de Jayro Bustamante.

Au contraire, dès que Sara pose les yeux sur la revenante, la petite-fille du général est irrésistiblement attirée vers elle. De toutes les femmes de la maison, Sara représente l’innocence pure, mais aussi l’ouverture d’esprit comme seul un enfant peut l’être. Tout au long du film, Sara se retrouve la tête sous l’eau en présence d’Alma. Il est facile de croire que La Llorona tente de la noyer, cependant nous apprenons à la fin qu’elle lui enseigne en fait à retenir son souffle. Alma insiste auprès de la petite pour qu’elle survive… C’est à vous briser le cœur…

Sara accepte d’emblée le rôle que son grand-père a joué dans le génocide de son pays. Pour Natalia et Carmen, le processus prend un peu plus de temps, mais en fin de compte chacune d’elles y fait face. Dès le début du procès, Natalia est déjà semée de doutes et questionne sa mère sur cette période ravageuse de leur histoire. Elle en vient également à la réalisation que la disparition de son conjoint, d’origine aborigène, a été orchestrée par son père. Carmen, de son côté, est complètement en déni. Elle blâme les femmes Maya-Ixil qu’elle traite de putes et de prostituées. Les infidélités de son mari ne sont que de la faute de ces sauvages…

Carmen est le personnage qui a l’arc narratif le plus exhaustif. Du dénigrement absolu au climax libérateur où elle tue de ses propres mains Monteverde, Carmen grâce aux visions nocturnes que La Llorona lui insuffle ouvre les yeux pour la première fois de sa vie. Ces révélations sont un autre des éléments de la légende que Bustamante utilise avec brio! Dès l’arrivée d’Alma, Carmen rêve qu’elle s’enfuit dans un champ de maïs avec deux jeunes enfants. Au fil de ces cauchemars fractionnés qui s’étalent tout au long du film, Carmen et par la même occasion le spectateur vivent les derniers moments d’Alma et de sa famille.

Le voile, les visions, les petits noyés, les pleurs et les lamentations… l’histoire de La Llorona, quoique modifiée et remaniée, est respectée. L’une des composantes majeures du récit folklorique n’est nulle autre que l’eau. Il y en a partout! Piscine, robinet, infiltration dans les murs, dans les rêves, dans la réalité, etc. Cependant, cette symbolique qui concerne la guérison, la purification et la régénération d’un peuple par l’acceptation du passé et de la vérité, est employée avec finesse. Cet élément est intégré au récit du début jusqu’à la toute fin, car la légende n’existerait pas sans elle. Ce n’est pas comme dans The Curse of La Llorona où même la pluie qui n’est là que parce qu’il faut bien qu’il y ait de l’eau est fausse et créée de façon numérique… Kof! Kof! De plus, Bustamante incorpore des crapauds à son récit. Ces amphibiens viennent soutenir la symbolique de l’eau, car ils représentent également la purification, la renaissance et la résurrection.

Hum, mon analyse commence à être bien complexe et longue! Ce film est pour moi un chef-d’œuvre! Je l’ai regardé à trois reprises pour mon article et je compte bien le réécouter prochainement. Je vous laisse donc sur la finale du film. Aux funérailles d’Enrique Monteverde, le nouveau général entend soudainement des complaintes, puis l’eau des toilettes déborde, monte, et monte… La pleureuse transformée en justicière n’a pas terminé, car un génocide n’est pas mené que par un seul homme…

Voici les sources que j’ai utilisées lors de mes recherches :

Belmon, Nicole, « FOLKLORE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 mars 2021. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/folklore/

Bornot, Jeanne et Rath, Ellen, « La légende de ‘la llorona’, symbole de la culpabilité au cinéma », El café latino [en ligne], 4 novembre 2020, URL : https://elcafelatino.org/llorona-legende-cinema/

Chevrier, H.-Paul, « Le langage du cinéma narratif », Éditions Somme Toute, 2015

Durand, Gilbert, « EAUX SYMBOLISME DES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 mars 2021. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/symbolisme-des-eaux/

« La Llorona », Wikipédia [en ligne], URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Llorona

« Légende », Wikipédia [en ligne], URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Légende

« Massacre d’Indiens au Guatmala : un ancien chef militaire acquitté d’accusations de génocide », Le Devoir [en ligne], 28 septembre 2018, URL : https://www.ledevoir.com/monde/ameriques/537893/massacre-d-indiens-au-guatemala-un-ancien-chef-militaire-acquitte-d-accusations-de-genocide

Roche, Mélanie, « Récits sur la folie : la légende mexicaine de la Llorona »,Babel littératures plurielles [en ligne], numéro 26, pages 313-327, URL : https://journals.openedition.org/babel/2604

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