Histoires courtes Nouvelles Lovecraft Robert W. Chambers
Lectures

La reine en jaune

Wow! Vous êtes-vous déjà senti estomaqué et sans voix après une lecture particulièrement passionnante? Et bien, laissez-moi vous parler du recueil de nouvelles d’Anders Fager : La reine en jaune et autres contes horrifiques. Sous la plume poétique et franche de cet auteur suédois, nous retrouvons un mélange particulier de critiques sociales (art, personnes âgées et résidences, immigrants, haine raciale, etc.) ; de mythologie lovecraftienne ; et d’un hommage pour l’univers de Robert W. Chambers avec sa fameuse collection intitulée Le roi en jaune.

De l’horreur fantastique à son meilleur! Publié par la maison d’édition Mirobole en 2016 et traduit par Carine Bruy, l’ouvrage comporte cinq nouvelles. Celles-ci sont entrecoupées par de courts récits. Fragment I, fragment II, fragment IV, fragment V et fragment VIII. Où sont les fragments manquants? Où? Où? Obsédant à souhait! Un fil d’Ariane relie les histoires sans que tout soit dévoilé comme une immense ellipse, ce qui imprègne le recueil d’une aura mystérieuse. Vous vous sentirez en décalage du monde réel, sans toutefois être complètement perdu dans un univers inatteignable. Ouf! C’est un sentiment qui me chamboule véritablement.

Deux des nouvelles concernent My Witt, soit Le chef-d’œuvre de mademoiselle Witt et La Reine en jaune. My, une conceptrice d’art éphémère à la limite de la pornographie, se retrouve impliquée dans un culte des anciens sans prendre conscience de l’ampleur du gouffre multidimensionnel qui s’ouvre devant elle. Devenue folle, My est internée et doit transcender sa réalité pour accéder à sa liberté. J’en ai encore la chair de poule!

Les nouvelles restantes s’intitulent : Cérémonies, Quand la mort vint à Bodskär et Le voyage de Grand-mère. Éparpillées dans leur narration, ces histoires sont toutefois liées par les courts fragments. Dans le premier, les personnes âgées ainsi que les employés d’une résidence en décrépitude s’adonnent à des rituels puissants et anciens sans véritablement en avoir le contrôle ou même le souvenir.

Dans le deuxième, nous suivons un commando spécial chargé d’éliminer des espions russes à Bodskär… il n’y a aucun Russe, mais le village côtier cache des habitants uniques en leur genre! Dans le dernier, nous voyageons aux confins de l’Europe avec Zami et Janoch, descendants de Yog-Sothoth, pour une virée dangereuse. Ils doivent ramener Grand-mère à leur meute. Croyez-moi, nous ressentons chaque instant de ce périple! Et ce n’est pas une critique négative. Non! Au contraire, Fager écrit merveilleusement bien ou du moins la traduction est magnifique.

« C’est lors d’une nuit d’automne éclairée par un fin croissant de lune que la mort arriva à Bodskär. C’est une forme de mort inconnue qui s’y présenta. Elle était en acier et renvoyait des reflets métalliques. Elle avait été pensée dans les moindres détails, avait fait l’objet de nombreux exercices. La mort qui débarqua à Bodskär était humaine et moderne. Elle arriva accompagnée de radars, d’embarcations pneumatiques et de moteurs si silencieux que les habitants de l’île ne les entendirent pas. Cette mort était vêtue de kaki, avait le visage camouflé de maquillage noir et se révélait redoutablement dangereuse. Elle voulait tuer tous ceux qui se trouvaient sur l’îlot. Personne ne devait en réchapper.

Le problème, c’est que la mort se trouvait déjà à Bodskär. Celle-là était noire et terrifiante. Elle était séculaire, boursouflée et empestait le poisson pourri, la graisse de phoque et le bois vermoulu. Et elle appartenait à un genre que peu d’hommes avaient jamais observé. Elle se tapissait dans les eaux poissonneuses, tout au fond de l’abysse au sud de l’îlot. Invisible depuis Högfjärden et avec vue sur le large depuis les récifs tout proches. Un secret. Dissimulé, isolé et invisible. Une cachette au milieu des rochers et des terres de Svenska Vallen. Ce vieux secteur de pêche était un endroit qu’on regardait de loin. Depuis le large, loin de la digue. On y repérait des toits et demandait : « Des gens vivent vraiment là-bas? » Ils doivent être fous. Qu’est-ce que ça doit souffler. Et vous imaginez le froid en hiver? Les maisons rongées par le soleil et le sel sont aussi grises que la roche. Elles ont l’air complètement érodées, comme si elles étaient sur le point de se fondre dans la falaise, exactement comme les pontons dans la baie paraissent s’enfoncer peu à peu dans les flots. » (Pages 143-144)

Vous ne trouvez pas ça tout simplement exquis? Il est rare que l’écriture d’un livre d’horreur m’interpelle à ce point. La preuve : j’ai lu cet extrait de la nouvelle Quand la mort vint à Bodskär au moins trois fois tout en dégustant mon café matinal!

Au moment de refermer le recueil, un détail m’a choqué… les monstres de ces récits ne sont pas ceux que nous croyons. D’ailleurs, Fager réussit à donner d’un côté : humanité et sensibilité aux supposées créatures ; et d’un autre : ignominie et répugnance aux « humains ». J’ai connecté avec l’ensemble des antihéros, surtout My, Zami et Janoch. L’horreur décrite par le romancier, dure, sanglante et sexuelle, ne devient jamais sensationnaliste. Les événements sont présentés sans flafla avec concision et ma foi, avec honnêteté. Ouais, une honnêteté dérangeante…

Un premier recueil de nouvelles de l’auteur, intitulé Les furies de Boras et autres contes horrifiques, fut publié en 2013 chez Mirobole éditions avec la même traductrice!!! Je mets la main sur ce dernier ainsi que sur Le roi en jaune de Robert W. Chambers et je vous reviens! Je ne sais pas combien de points d’exclamation de plus je peux employer dans cet article sans paraître complètement folle!

Pst! Et surtout, n’oubliez pas : Grand-mère va partir en voyage

2 commentaires

  • belisab

    Intéressant et surtout intriguant !
    Il me semble que je pourrais m’y retrouver parmi ces dits monstres…
    Une part de nous-mêmes se réflète sûrement dans la « nouvelle » quelle soit d’un style horrifique ou non…
    Merci du partage

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