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L’inquiétante étrangeté ou l’horreur selon Freud

Il y a de ces films qu’on ne peut que regarder avec une horreur croissante et un malaise incompréhensible sans pouvoir y faire grand-chose. Possum de Matthew Holness vous coupera le souffle et vous laissera complètement vidé. Vous êtes prévenus.

Avertissement : j’analyse et décortique Possum, car ce récit m’a réellement troublé. Je désire élucider ma confusion et aller au bout de mes réflexions, ainsi je dévoile l’intrigue de l’histoire. Je vous conseille donc de visionner le film avant de lire mon article.

Comédien, acteur, écrivain et réalisateur britannique, Holness a participé à une anthologie en 2008 intitulée The New Uncanny où l’on peut retrouver sa courte nouvelle Possum qu’il accomplit dix ans plus tard comme premier long métrage. Les auteurs du recueil se sont inspirés de l’essai L’inquiétante étrangeté ou The Uncanny, écrit en 1919 par Sigmund Freud. Selon le fameux psychanalyste, nous faisons face à l’âge adulte à l’inquiétante étrangeté lorsque des éléments inconnus se greffent à ce qui nous est familier, ce qui en définitive suscite de la terreur et de l’horreur. Ce serait notre subconscient qui chercherait à comprendre ce que nous refoulons involontairement.

Freud mentionne huit tropes en littérature qui font partie de l’inquiétante étrangeté, soit les objets inanimés que nous percevons comme animés (poupées, automates, etc.) ; animer des êtres se comportant comme inanimés ou mécaniques (transe, épilepsie, etc.) ; perdre la vue ; le double (sosies, jumeaux, etc.) ; les coïncidences ou les répétitions inexplicables ; être enterré vivant ; un génie maléfique qui contrôle tout ; la confusion entre réalité et imagination (rêves éveillés, etc.). Évidemment, chaque trope peut être logiquement interprété, par exemple la peur de perdre ses yeux serait en fait une sublimation du complexe de castration infantile… C’est Freud quoi.

N’ayant pas lu l’essai original, je me suis basé sur trois sources pour vous expliquer la théorie derrière l’inquiétante étrangeté. Tout d’abord, l’introduction de l’anthologie The New Uncanny, écrit par Ra Page, précise bien le concept général. Ensuite, j’ai découvert une entrevue fascinante réalisée par Scream Mayhem avec Matthew Holness que vous pouvez écouter sur leur site ici. Finalement, en effectuant une petite recherche Google, il n’est pas bien compliqué de trouver des résumés de cette thèse. J’ai utilisé le récapitulatif de l’Université de Washington que vous pouvez retrouver juste là.

Bref, Holness explore la peur des objets inanimés/animés et celle du double que le personnage principal traîne comme un boulet sous la forme de sa marionnette. La poupée crée un sentiment de malaise chez certaines personnes, car ce jouet est l’un des premiers où l’enfant insère sa propre personnalité et identité en lui donnant une forme de « vie » et de « parole ». De plus, étant un objet inanimé, la poupée ne peut pas répondre à nos demandes et nos questionnements. Lorsque l’enfant s’en rend compte, il perd cette innocence et se sent trahi.

Le double est reconnu comme l’un des premiers archétypes en psychothérapie, car c’est l’incarnation d’une version imparfaite de nous-mêmes. Variante qui possède nos pires défauts et que notre subconscient souhaiterait ardemment prétendre l’inexistence.

Philip Possum Film Horreur
Philip, protagoniste du film Possum

Le narrateur, jamais nommé dans la nouvelle, mais s’appelant Philip dans le film, est un marionnettiste déchu qui, après un scandale obscur, retourne chez lui. Il souhaite affronter Christie, ou Maurice pour la version cinématographique, un homme mystérieux vivant dans la maison d’enfance du protagoniste. De plus, Philip veut absolument brûler son pantin intitulé Possum, car il est la représentation matérielle de son mal-être. Nous réalisons tranquillement que les parents de Philip ont péri dans un incendie lorsqu’il était enfant et que son tuteur légal, nul autre que Christie/Maurice, a abusé psychologiquement et sexuellement du jeune garçon.

Holness nous transmet toute l’horreur du récit de façon subtil et symbolique. Par exemple, selon moi, la maison décrite comme crasseuse et moisie évoque la lente détérioration intérieure du personnage principal et des non-dits cachés à l’intérieur de ses murs. De plus, la marionnette représente un mélange physique du protagoniste et de son agresseur d’où la peur du double.

La tête du pantin est forgée à partir d’un moule du visage de Philip, tandis que le corps incarne Christie/Maurice. Dans la nouvelle, la figure placide est rattachée à l’anatomie d’un chien, car Christie portait un masque canin lors de ses agressions. Dans le film, ce sont de longues pattes d’araignée qui représentent les doigts ignobles de Maurice.

Philip et sa marionnette Possum

Le protagoniste cherche à exprimer avec Possum son désarroi et sa haine envers lui-même et le monde entier. Dans le court récit, il a ajouté des lames de rasoir à l’intérieur du mécanisme pour se mutiler à chaque utilisation de la marionnette. De plus, il essaie désespérément et malicieusement de traumatiser de jeunes enfants avec celle-ci. Je crois qu’il tente inconsciemment de se venger ou du moins de les avertir des dangers de la vie. Ces gestes, impulsions plus fortes que lui, sont probablement à l’origine de sa récente débarque professionnelle.

Il y a peu d’interaction entre Philip et Christie/Maurice autant dans le texte qu’à l’écran. Cependant, chaque conversation recèle un sous-entendu lourd et pénible, car ils s’affrontent au jeu nocif du chat et de la souris. La figure du renard est judicieusement mentionnée à quelques reprises à travers le récit.

Voici un extrait de la nouvelle : « ‘Tell me again about the fox’, Christie said.

‘We were in the woods one day and saw a fox. It was panting at the mouth and its whole body was shaking. We thought it had swallowed something bad. When we came back later it was dead. So we played with it a while… stuck things in it. Then, as we left for home, the fox stood up. It had been playing with us.’

‘I mean the fox you dropped on my stairs’ Christie replied, smugly. Another game won. » (Page 45)

Plus loin dans le récit, nous apprenons que Christie, enseignant à l’école secondaire de Philip, a recréé cette scène en feignant une crise cardiaque devant les enfants. Étant parfaitement au courant pour l’incident du renard, il souhaitait leur transmettre une leçon ou tout simplement les traumatiser par pur plaisir.

Selon le Dictionnaire des symboles de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, le renard est « Indépendant mais satisfait de l’être ; actif, inventif mais en même temps destructeur ; audacieux mais craintif ; inquiet, rusé et pourtant désinvolte, il incarne les contradictions inhérentes à la nature humaine. […] Réfléchissant comme un miroir les contradictions humaines, le renard pourrait donc être considéré comme un double de la conscience humaine. » (Pages 805 et 806)

Marionnette Possum Film Horreur
Possum hantant Philip à son réveil

Alors, qui de Christie ou Philip le renard représente-t-il? Christie, rusé et destructeur, possède l’apparence d’un homme respectable dans la société, mais en huis clos est un véritable monstre. De son côté, Philip est certes une victime, mais à la fin de la nouvelle, il essaie tant bien que mal de se relever en exorcisant ses démons. Exactement comme le renard roux s’est redressé après le départ des adolescents. Philip y arrive partiellement en brûlant Possum ainsi qu’en communiquant avec la police. Ces personnages regorgent de contradictions et l’auteur emploie la symbolique du renard avec subtilité et intelligence.

J’en viens à me questionner sur la signification du titre. Possum est le nom anglais pour l’opossum, créature reconnue pour feindre la mort face aux dangers qui l’entourent. Donner ce nom à la marionnette qui personnifie son mal-être n’est certes pas innocent. C’est un avertissement pour son agresseur, car après toutes ses années de violence où il a été passif et en mode survie, Philip passe maintenant à l’action pour entamer sa guérison.

La nouvelle est définitivement plus optimiste que l’adaptation cinématographique. En effet, le court récit se termine au poste de police où le narrateur verbalise concrètement son traumatisme. Dans le film, Philip n’arrive pas à faire ce pas. De plus, Holness a développé une seconde intrigue qui était juste effleurée dans l’anthologie. Un jeune garçon de la communauté disparait et on se rend compte à la fin qu’il est prisonnier dans la maison de Maurice.

À un certain moment, j’ai même douté de l’existence de ce dernier. Quand Philip interagit avec son agresseur, ils sont toujours seuls, sans témoins et l’atmosphère est franchement bizarre. Peut-être Maurice est-il mort? Peut-être est-il devenu une invention de son subconscient? Dans ce cas, ce serait Philip qui aurait kidnappé l’adolescent… ce que le début du film laisse présager. Alors, cela signifierait qu’il n’y a aucun espoir pour le personnage principal ; qu’il est prisonnier de ses traumatismes et s’est au fil du temps transformé en monstre! Ouf. Je préfère encore croire que Maurice est tangible.

Si vous êtes rendu à lire ce paragraphe… toutes mes félicitations! Vous m’avez suivi dans les méandres de mon analyse plus que rocambolesque. Avant de vous laisser, j’ai une dernière remarque à faire sur ce film d’horreur psychologique et atmosphérique. Ce projet est définitivement ce que l’on peut appeler en anglais, un « art house movie ».

En effet, c’est un film indépendant d’environ 80 minutes au rythme extrêmement lent et décousu. J’ai l’impression que certaines séquences, entre autres lorsque Philip marche à travers les marais, furent utilisées à plusieurs reprises pour combler le temps minimum requis d’un long métrage. Après tout, la nouvelle ne fait que 25 pages. Selon moi, ce film aurait pu être coupé de moitié et être un excellent court métrage.

Ceci dit, je crois qu’il vaut la peine de s’attarder sur Possum et je le recommande aux gens qui n’ont pas peur d’expérimenter et d’écouter des films, disons obscurs. Sur ce, je vous remercie encore et je vous promets un article plus léger pour la semaine prochaine!

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