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Lovecraft Country

En août, soyons cosmiques! Voilà mon slogan pour célébrer l’horreur cosmique sous toutes ses formes. La semaine dernière avec mon article Ring Shout ou le cosmique social (ici), j’expliquais en détail ce genre littéraire et cinématographique, puis je m’attardais au court roman de P. Djèli Clark. Cette semaine, je vous présente en parallèle le roman et l’adaptation télévisuelle de Lovecraft Country. Le livre fut publié en 2016 aux éditions Harper Collins Publishers par l’écrivain Matt Ruff, tandis que la série fut produite en 2020 par Misha Green, Jordan Peele et J.J. Abrams sur la chaîne HBO. Entre hommage aux « pulps », « weird fiction » et constat social d’une Amérique des années 1950, ces œuvres vous feront vivre une panoplie d’émotions.

Chicago, 1954. Atticus Turner, jeune vétéran de la guerre de Corée, entreprend un dangereux périple en Nouvelle-Angleterre avec son oncle George et son amie Letitia pour retrouver son père Montrose. Ce dernier est prisonnier de Samuel et Caleb Braithwhite dont les ancêtres possédaient l’arrière-grand-mère d’Atticus. Magie, société secrète, fantômes, voyage galactique, racisme, pouvoir, monstres aussi humains que d’origine lovecraftienne… Nous suivons les membres de cette famille afro-américaine parmi les embuches surnaturelles qu’ils doivent affronter sur leur chemin, mais également leur vie quotidienne sous le règne de l’époque Jim Crow. Pour plus d’informations sur celle-ci, vous pouvez lire mon article Ring Shout.

Ainsi, le roman est divisé en huit parties allant d’une soixantaine à une centaine de pages. Lovecraft Country, Dreams of the Which House, Abdullah’s Book, Hippolyta Disturbs the Universe, Jekyll in Hyde Park, The Narrow House, Horace and the Devil Doll et The Mark of Cain. Chacune d’elle relate une aventure vécue par un ou plusieurs des Turner et de leurs amis. L’auteur, Matt Ruff, souhaitait par cette narration fracturée faire honneur aux « pulps » et romans de « weird fiction » tout en mettant en vedette des Afro-Américains qui étaient particulièrement exclus de cette fiction de genre. Par ailleurs, au début du roman, Atticus et son père ont une discussion sur ces auteurs racistes et problématiques, dont H.P. Lovecraft.

Le mot « pulps » fait en fait référence aux « pulp magazines » qui étaient populaires durant la première moitié du 20e siècle. Ces publications peu coûteuses aux papiers de qualité inférieure offraient des histoires allant de l’horreur au fantastique, en passant par des enquêtes de détectives, de fantasy et également de science-fiction. La « weird fiction » représente aussi cette diversité de genres considérée à l’époque et même de nos jours comme de la littérature de mauvais goût. Toutefois, par son prix abordable de dix cents, les « pulps » trouvèrent pour un certain temps leur public avec la classe moyenne américaine.

Donc, chaque épisode du livre concerne un genre différent. Par exemple, des histoires de maisons hantées avec Dreams of the Which House et The Narrow House ; une aventure intergalactique avec Hippolyta Disturbs the Universe ; ou encore de l’espionnage avec Jekyll in Hyde Park. Malgré ces histoires aux styles multiples, nous sommes guidés par le fil conducteur avec Atticus et les Braithwhite. Caleb, héritier de son clan, souhaite devenir immortel. Se débarrassant de son père dans la première partie du livre, Caleb exploite les Turner à de nombreuses reprises pour obtenir divers objets magiques sans se mettre en danger. Nos protagonistes, initiés à la littérature de genre et aux « pulp fictions », déjouent à leur manière le piège qui se referme tranquillement sur eux.

George est également propriétaire du « Safe Negro Travel Guide » soit l’équivalence du véritable « Negro Motorist Green Book » ou simplement « Green Book » de Victor Hugo Green. Ce dernier était un guide de voyage américain publié annuellement de 1936 à 1966 qui indiquait les lieux et établissements sécuritaires pour les Afro-Américains. Par l’entremise entre autres de George et son guide, l’auteur aborde plusieurs sujets sociaux sérieux. Il utilise régulièrement à des moments stratégiques l’humour pour détendre l’atmosphère. Parmi les aventures surnaturelles et cet humour, nous retrouvons intégrés au récit la ségrégation et le racisme systémique de l’ère Jim Crow.

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Affiche créée gratuitement sur le site Internet Canva Les griffes de la forêt © Tous droits réservés

Dès la première partie, Lovecraft Country, le ton nous est donné par Ruff. Atticus, George et Letitia passent pour se rendre en Nouvelle-Angleterre par une « ville du coucher de soleil » ou « sundown town » en anglais. Ce terme désignait les villes et agglomérations américaines qui prohibaient par des lois les personnes de couleur. Ils ne pouvaient pas rester sur place ou même parcourir ces endroits sous peine d’emprisonnement et plus souvent de lynchage. Confrontés aux policiers et villageois haineux, nos héros sont forcés à quitter les lieux en cavale et à coups de fusil. Un autre exemple est la notion de « pioneering » que nous retrouvons dans le chapitre : Dreams of a Which House. Letitia souhaite plus que tout devenir propriétaire d’une maison, cependant la situation immobilière de l’époque était instaurée sans surprise contre les personnes de couleur. Le terme « pioneering » désignait les Afro-Américains ou tous individus de couleur qui s’établissaient dans des quartiers blancs à leur risque et péril. Nous vivons donc avec Letitia quelques méthodes d’intimidation mises en place par les voisins aigris pour la faire fuir.

L’adaptation fut transposée en dix épisodes par plusieurs auteurs, dont la productrice exécutive, Misha Green. Nous retrouvons également aux scénarios : Wes Taylor, Jonathan I. Kidd, Sonya Winton-Odamtten, Kevin Lau, Shannon Houston et Ihuoma Ofordire. Déjà, il est extraordinaire de voir le nombre de femmes qui ont travaillé sur ce programme télévisuel! Dans l’essai Women Make Horror : Filmmaking, Feminism, Genre (lire mon article ici), Alison Peirse expliquait justement l’effet de domino féministe qui s’enchaîne lorsqu’une femme est à la tête d’un projet collaboratif. Mais ce n’est pas tout, car il y a autant de femmes que d’hommes à la direction! Yann Demange, Misha Green, Daniel Sackheim, Victoria Mahoney, Cheryl Dunye, Helen Shaver, Charlotte Sieling, Jeffrey Nachmanoff et Nelson McCormick. Comme quoi la diversité au cinéma et à la télévision est absolument possible! Eh bien, voilà!

Le ton employé dans l’adaptation est davantage agressif que le roman. Il faut comprendre que les tensions raciales aux États-Unis, qui existent depuis le début de ce pays, sont particulièrement exacerbées depuis 2016. La production du projet a commencé en 2017 tandis que la distribution et le tournage ont eu lieu en 2018. La postproduction a pris près de deux ans, ce qui n’est pas plus mal, car les effets spéciaux numériques sont d’une qualité incroyable! Lovecraft Country a finalement été accessible sur la chaîne HBO à partir du 16 août 2020. À peine trois mois après le meurtre de George FloydMisha Green n’y va pas de main morte pour aborder le racisme et la ségrégation. Elle a également inclus des évènements historiques qui ne se retrouvent pas dans le roman de Matt Ruff. Dont le lynchage d’Emmett Till, un jeune adolescent de 14 ans mort en 1955 ; Anarcha Westcott, l’une des victimes du docteur J. Marion Sims considéré comme le « père » de la gynécologie (mais à quel prix!) ; ainsi que le massacre de Tulsa en 1921 où la communauté afro-américaine fut sauvagement décimée.

Plusieurs journalistes critiquèrent l’exploitation sensationnaliste de ces évènements traumatiques, dont Maya Phillips du New York Times. Vous pouvez facilement retrouver son article The Unintended Racial Horror of ‘Lovecraft Country’ sur le Web. Elle déplore entre autres l’utilisation de ces faits historiques qui ont peu d’impact sur le reste du récit. Ce qui est vrai. Outre le massacre de Tulsa qui est fusionné à l’avant-dernier épisode, ces histoires vraies sont mentionnées au passage sans véritablement être expliquées dans leur contexte. Si je n’avais pas fait mes propres recherches par la suite, je n’aurais pas compris toute l’ampleur de la situation. Surtout en ce qui concerne Anarcha Westcott, une référence qui m’est passé dix pieds par-dessus la tête. En même temps, je ne suis pas à cent pour cent d’accord avec les propos de Maya Phillips. Si ce n’était de la série, je n’aurais pas été mis en contact avec ce côté historique des États-Unis. Un couteau culturel à double tranchant…

Misha Green a modifié plusieurs éléments du roman dont le sexe de certains protagonistes, l’ajout d’un épisode en Corée du Sud (superflu selon moi) ou encore la mort inattendue d’un personnage important. Pour moi, ce genre de changement compte peu tant que l’adaptation soit intéressante et capte mon attention jusqu’à la toute fin. J’ai quelques sentiments mitigés envers la série télévisée… entre autres l’utilisation de musique contemporaine et l’histoire d’amour entre Atticus et Letitia. Je sais, c’est très précis, mais que voulez-vous… parfois, ça passe et parfois, ça vous reste en travers de la gorge…

L’action se déroulant en 1954 et 1955, la bande sonore comprend logiquement des chansons populaires de l’époque comme Sinnerman, Tall Skinny Papa ou encore Whole Lotta Shakin’ Goin’ On. On retrouve également de la musique orchestrale durant des scènes d’aventure, ce qui a du sens pour ce genre de série. Alors, j’ai été prise de court par les extraits de hip-hop, de Marilyn Manson et même de Rihanna. Ce n’est pas de la mauvaise musique, loin de là, seulement ces chansons m’ont étonné et parfois déconcentré. Cependant, un élément super intéressant qui m’a intrigué concerne des extraits de discours ou de poésies, dont ceux de James Baldwin, Naomi Wadler et Gil Scott-Heron. Bref, un méli-mélo sonore auquel je ne m’attendais pas.

Maintenant, l’histoire d’amour entre Atticus et Letitia… le couple « Attitia »… « Leticus »… Hum… Je comprends le désir d’inclure une romance au récit. Malheureusement, ce stéréotype mielleux me tombe royalement sur les nerfs. Il est prévisible, la chimie entre les personnages n’y est parfois pas… Cette trame narrative n’existait pas dans le roman et je trouve dommage de dédier autant d’énergie et de temps à celle-ci dans l’adaptation. Mais enfin, ce n’est peut-être que moi… J’ai toutefois énormément apprécié l’ajout d’une mention sur le genre, la sexualité, la communauté LGBTQ et les Drag Queens. Concentré en un seul épisode, la discussion sur ces sujets essentiels n’a malheureusement pas pu être très développée. J’en aurais pris encore plus sur ces derniers au lieu de l’inévitable romance.

La série et le roman sont loin d’être des œuvres parfaites, mais je vous encourage à découvrir celles-ci par vous-mêmes. Je crois qu’il est important justement de parler de ces causes sociales comme la ségrégation, le racisme, le genre et la sexualité, l’exploitation d’évènements historiques à des fins de sensationnalisme, etc. Je suis d’ailleurs bien curieuse de connaître votre opinion sur ces derniers, alors n’hésitez pas à me laisser un commentaire!

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