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Mexican Gothic ou l’art de la littérature gothique contemporaine

Avez-vous déjà argumenté à voix haute avec les personnages d’un roman dans votre salon? Non? Eh bien, il est rare que cette situation m’arrive, mais laissez-moi vous dire que les cent dernières pages de Mexican Gothic de Silvia Moreno-Garcia m’en ont fait voir de toutes les couleurs…

En 2020, la communauté livresque de YouTube n’avait que cet ouvrage et de bons commentaires sur les lèvres! Je me méfie par principe des titres qui sont surcotés et surpopularisés à excès… Le genre de roman qui vous est enfoncé pratiquement de force dans la gorge… Ce qui entraine plus qu’autre chose une triple déception pour l’œuvre tape-à-l’œil. Mais, ce n’est pas le cas ici. Que nenni! La page couverture et le résumé de Mexican Gothic m’ont grandement intrigué lorsque j’ai pu finalement mettre la main sur cette nouveauté à ma bibliothèque municipale. N’ayant rien à perdre, outre peut-être mon temps, je me suis laissé séduire par cette histoire gothique contemporaine. Une chance, car ce livre est maintenant l’un de mes coups de cœur 2021!

Née en 1981 au Mexique, Silvia Moreno-Garcia a déménagé au Canada avec sa famille en 2004. Éditrice littéraire et écrivaine dans l’âme, elle a travaillé pour plusieurs maisons de publication, dont Exile Quarterly et Innsmouth Free Press. Cette dernière se spécialise tout particulièrement dans la « weird fiction ». Mais ce n’est pas tout! Moreno-Garcia a également fait paraître de nombreux recueils de nouvelles centrés sur l’horreur lovecraftienne et fongique, soit des récits recelant des tonnes et des tonnes de champignons. Brrr! Je dois dire qu’elle maîtrise à merveille cette thématique qui se retrouve comme de fait dans son plus récent ouvrage.

Mexican Gothic publié en 2020 aux éditions Del Rey est son sixième roman complet. Rédigeant depuis 2011 environ un livre ou une compilation d’histoires par année, il est réconfortant de savoir que je ne manquerai pas de lecture. Car oui, je compte bien feuilleter chaque ligne et chaque mot écrit par cette incroyable auteure!

Mexique. Années 50. Le père de Noemi Taboada reçoit de sa nièce Catalina, récemment mariée, une lettre déconcertante. Désorientée, elle désire être sauvée, car les murs de sa nouvelle demeure regorgent de fantômes et elle clame que son époux Virgil Doyle complote contre elle. Suspectant Catalina d’avoir sombré dans la folie, Taboada envoie Noemi élucider la situation. Cet homme d’affaires de la société mondaine ne souhaite pas que sa famille soit prise au milieu d’un scandale ou pire d’un divorce! À peine arrivée à High Place, un manoir perdu dans les montagnes et loin de toute civilisation, Noemi se retrouve assaillie par des rêves bizarres. Mais le plus étrange reste les membres du clan Doyle…

Avec mon défi lecture pour 2021, Monster She Wrote (lire ici), je me découvre une affinité pour le roman gothique avec des atmosphères macabres, des thématiques drastiques, des lieux en décrépitudes, des personnages aux destins fatals… Et bien, le récit de Mexican Gothic a tout cela englobé de surcroît par une aura moderne qui est la bienvenue.

« Then, all of a sudden, they were there, emerging into a clearing, and the house seemed to leap out of the mist to greet them with eager arms. It was so odd! It looked absolutely Victorian in construction, with its broken shingles, elaborate ornamentation, and dirty bay windows. She’d never seen anything like it in real life; it was terribly different from her family’s modern house, the apartments of her friends, or the colonial houses with façades of red tezontle.

The house loomed over them like a great, quiet gargoyle. It might have been foreboding, evoking images of ghosts and haunted places, if it had not seemed so tired, slats missing from a couple of shutters, the ebony porch groaning as they made their way up the steps to the door, which came complete with a silver knocker shaped like a fist dangling from a circle. » (Pages 20-21)

High Place un bâtiment construit près de soixante ans plus tôt, est un pâle souvenir de la gloire et de la richesse perdue de la famille Doyle. Personnage en soi, cette demeure recèle bien de sombres secrets. Les descriptions de l’auteure rendent cet objet pourtant inanimé bien vivant. Outre le délabrement de l’endroit, l’ameublement figé dans le temps, le cimetière avec du terreau importé d’Angleterre et l’insigne de l’Ouroboros, le plus répugnant reste la moisissure qui est littéralement PARTOUT. Tapisserie, livres, tissus… le portrait qu’en fait Moreno-Garcia a joué avec mes sens à tel point que j’ai eu l’impression de sentir une odeur vicieuse et stagnante tout au long de ma lecture!

Donc, cinq sur cinq pour l’atmosphère glauque et sinistre. En plus, la maison est constamment entourée d’un épais brouillard. Définitivement un roman gothique : lieux hantés ; secrets de famille ; ambiance cauchemardesque ; rythme lent et descriptif (quoique le déroulement de l’action arrive beaucoup plus promptement qu’un récit du 18e siècle). Là où la plume contemporaine de l’auteure joue avec les éléments stéréotypés, c’est essentiellement avec l’héroïne.

Noemi, à la différence d’Émilie dans Les mystères d’Udolpho (lire mon article ici) ou même Victor Frankenstein de Mary Shelley (lire mon article juste là), a du caractère! L’époque des années 50 contrairement au 18e siècle aide grandement à insuffler une énergie resplendissante au personnage principal. Il faut dire que le cliché de la femme passive et sans défense est passé de mode. Pourtant, l’attitude de Noemi ne heurte en aucun cas le récit et il n’y a aucune dissonance avec la période choisie. Non, malgré sa contenance sûre d’elle, son désir de poursuivre ses études en anthropologie et son penchant pour la liberté, Noemi n’en reste pas moins sous le joug des conventions sociales.

Malgré cela, elle n’hésite pas à enquêter pour découvrir la vérité, mais plus encore à confronter cette famille d’origine britannique aux habitudes conservatrices, racistes et misogynes. Je ne veux pas vous en dévoiler une miette de plus, car ce serait gâcher votre lecture. Avertissement : plusieurs éléments présents dans le livre qui pourraient être traumatisants pour certains lecteurs. Il y a entre autres de la violence verbale et physique envers les femmes, de l’inceste ainsi qu’une xénophobie teintée d’un eugénisme absolument abject. Ah oui, sans oublier des descriptions de moisissure et de champignon à vous rendre malade…

Mexican Gothic n’est pas un roman parfait, car le scénario est prévisible et un peu répétitif. Malgré tout, je l’ai dévoré d’une traite et je le recommande pour ceux qui trouvent la littérature gothique du 18e siècle emmerdante. En 300 pages, Silvia Moreno-Garcia vous entraine dans une spirale haletante du début à la fin!

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