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Monster, She Wrote

Monster She Wrote: Elizabeth Gaskell, 1810-1865

Entament la deuxième moitié de mon défi lecture de 2021, je mets pour l’instant de côté les auteures de la littérature gothique. J’entame avec enthousiasme une toute nouvelle partie du documentaire intitulé Monster She Wrote : The Women Who Pioneered Horror & Speculative Fiction de Lisa Kröger et Melanie R. Anderson. Je passe donc des « Founding Mothers » aux « Haunting Tales »!

Fini les héroïnes pâles qui récitent de la poésie au milieu de la nuit et les mystérieuses apparitions qui au final sont de nature humaine… Place à l’époque victorienne et ses récits de fantômes! Avec l’ère industrielle qui amène son lot de maladies et de morts, un écart de plus en plus grand entre les classes sociales et la mode en vogue qu’est le spiritisme, les histoires gothiques mutent. Ils abordent maintenant des thèmes sombres avec des éléments surnaturels assumés et une touche de réalité populaire. Bref, des récits précurseurs du roman d’horreur psychologique!

Les auteures troquent les châteaux en ruines de l’Italie pour les manoirs britanniques aux secrets enfouis et les landes brumeuses isolées. Les revenants aux intentions parfois pures, parfois rancunières ne se gênent pas pour revenir… véritablement… contrairement aux intrigues des romans gothiques! Je pense entre autres aux pirates dans Les mystères d’Udolpho d’Ann Radcliffe (ici) ou encore le faux moine bien vivant dans Manfroné de Mary Anne Radcliffe (juste là). Outre Zofloya de Charlotte Dacre (ici) où l’héroïne est confrontée à Satan lui-même, les récits gothiques que j’ai pu explorer restent majoritairement dans les sphères du réel.

Les histoires de fantômes du 19e siècle étaient tellement appréciées du public qu’une nouvelle tradition vit le jour aux alentours du temps des fêtes! Vous pouvez par ailleurs lire mon article sur ce sujet, 13 histoires de fantômes pour Noël, juste ici. Charles Dickens fut un partisan acharné de ce mouvement, mais il ne faut pas oublier les écrivaines qui, par leurs histoires effrayantes, y ont grandement contribué, dont l’auteure que je vous présente aujourd’hui : Elizabeth Gaskell.

Considérée comme l’une des romancières britanniques les plus influentes de l’ère victorienne aux côtés des sœurs Brönte, Elizabeth Cleghorn Stevenson naît à Londres en 1810 et décède subitement d’une crise cardiaque dans le Hampshire en 1865. Provenant d’une famille unitarienne, elle se marie au révérend William Gaskell en 1832. Ils emménagent à Manchester, ville industrielle pauvre où quelques-uns de ses histoires auront lieu tels Mary Barton et Nord et Sud, et y vivent modestement. À la mort de son fils unique, elle prend la plume pour se changer les idées et continue à écrire jusqu’à la fin de sa vie. Avec à son actif sept romans, huit courts romans et de nombreuses nouvelles de fantômes, Gaskell eut un succès grandiose à tel point qu’elle s’acheta une maison sans que son mari en soit même au courant!

Ses romans industriels abordent des thématiques comme les conditions affreuses de la classe prolétaire, le travail des enfants, la pauvreté et la corruption du pouvoir. Nous retrouvons quelques-uns de ses sujets de prédilection dans ses histoires gothiques où elle continue sa critique sociale par l’entremise d’héroïnes aux caractères bien définis. Toutefois, l’auteure profita de l’atmosphère fantasmagorique pour explorer les secrets de familles, les traumas que ces sévices engendrent et le passé qui inévitablement se répète. Le contraste entre les descriptions réalistes du décor social et les éléments surnaturels indéniablement mystérieux correspond à un renouveau du genre gothique. De plus, Gaskell ne se gêne pas pour que ses personnages s’expriment avec les dialectes locaux et populaires. Cet infime détail conquit définitivement son public et rendit ses textes proches du peuple.

Ses histoires de fantômes furent publiées par Charles Dickens dans son journal Household Words. Deux auteurs aux caractères bien trempés et souvent en conflit, Dickens modifiait constamment ses écrits sans en avertir Gaskell. Toutefois, elle sut poser son pied à terre et refuser plusieurs changements entre autres pour sa nouvelle intitulée : The Old Nurse’s Story. Cette dernière est en définitive l’une de ses plus connues. Dickens souhaitait enlever tous les éléments surnaturels et adopter une narration plus rationnelle, mais elle nous offrit un récit à vous glacer le sang… fantôme inclus!

Vous retrouverez plusieurs de ses histoires et romans gratuitement sur le site Project Gutenberg juste ici. Et puis, tant qu’à être là, je vous recommande fortement Nord et Sud, Cranford, Wives and Daughters… ce ne sont pas des récits d’horreur, mais ils en valent le détour! J’ai décidé de lire pour cette critique Lois the Witch, car ce court roman était inclus dans l’un des recueils de ma bibliothèque personnelle. Ne m’étant jamais attardée à ce dernier, je suis bien heureuse de l’avoir découvert!

Loïs Barclay, une jeune orpheline britannique part en 1691 pour la Nouvelle-Angleterre et rejoint son oncle à Salem. Isolée, incomprise par sa famille distante et puritaine, elle se retrouve coincée en plein milieu de l’absurdité et de la folie des accusations pour sorcellerie du village. Ce récit d’une centaine de pages, selon les éditions, est écrit d’une main d’expert. Loïs the Witch, ou La sorcière de Salem pour la version française, est un conte sur les préjugés, la divergence des différences culturelles et le danger des croyances de supériorité morale et religieuse.

« No! She never could fly out of that deep dungeon; there was no escape, natural or supernatural, for her, unless by man’s mercy. And what was man’s mercy in such times of panic? Lois knew that it was nothing; instinct more than reason taught her, that panic calls out cowardice, and cowardice cruelty. » (Lois the Witch and Other Stories, Penguin Books, 2008, page 184)

Vous ne retrouvez aucun fantôme ici, mais vous y verrez une panoplie de jalousies et de cruautés humaines mélangées aux superstitions collectives. J’ai particulièrement apprécié l’emploi d’éléments que nous connaissons bien comme les lieux, les personnages clés de cette véritable tragédie tels Cotton Mather, Samuel Parris, etc. Toutefois, ces derniers ne sont pas le point central du récit, mais se déroulent en parallèle de notre histoire qui certes est fictive, mais est également une création originale de l’auteure. Loïs n’est autre que la représentation même d’une héroïne gothique : orpheline, pure, innocente, belle et vertueuse que les hommes souhaitent posséder. L’atmosphère de paranoïa est palpable entre les lignes et vous ne pourrez que lire avec résignation la fin tragique de ces femmes sans recours.

Loïs the Witch fut une merveilleuse lecture avec une variation de style et de ton qui changea le mal de place après les romans gothiques des derniers mois. Cependant, j’ai hâte de frissonner et de découvrir de véritables histoires de fantômes! Je serai certainement régalé lors de ma prochaine critique avec le recueil de nouvelles de Charlotte Riddle intitulé Weird Stories.

Voici le calendrier de mes lectures en 2021… pour les curieux qui souhaiteraient prendre part à l’aventure :

Janvier : The Blazing World de Margaret Cavendish (1666) (Lire ici)

Février : The Mysteries of Udolpho de Ann Radcliffe (1794) (Lire ici)

Mars : Frankenstein de Mary Wollstonecraft Shelley (1818) (Lire ici)

Avril : Clermont de Regina Maria Roche (1798) (Lire ici)

Mai : Manfroné or, The One-Handed Monk de Mary Anne Radcliffe (1809) (Lire ici)

Juin : Zofloya or the Moor de Charlotte Dacre (1806) (Lire ici)

Juillet : Lois the Witch de Elizabeth Gaskell (1859)

Août : Weird Stories de Charlotte Riddell (1882)

Septembre : The Collected Supernatural and Weird Fiction de Amelia Edwards (Nouvelles publiées au cours de sa carrière au 19e siècle)

Octobre : Of One Blood de Pauline E. Hopkins (1902)

Novembre : Hauntings and Other Fantastic Tales de Vernon Lee (Nouvelles publiées au cours de sa carrière au 19e et 20e siècle)

Décembre : A Beleaguered City and Other Tales of the Seen and Unseen de Margaret Oliphant (1880)

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