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Monster, She Wrote

Monster She Wrote: Vernon Lee, 1856-1935

« Am I mad? Or are there really ghosts? That adventure of last night has shaken me to the very depth of my soul. » (Hauntings Fantastic Stories, Amour Dure, page 40)

Quelle agréable surprise! Pour le mois de novembre, j’ai découvert l’envoutante plume de Vernon Lee, pseudonyme de l’auteure d’origine britannique Violet Paget. Et quelle femme! Née en France de parents britanniques expatriés, elle grandit en Allemagne et en Suisse pour finalement s’installer définitivement à Florence en Italie. Bohème dans l’âme, Lee devient écrivaine, dramaturge et essayiste sur divers sujets, dont la musique baroque, la renaissance italienne, la beauté et la théorie de l’esthétisme.

En marge de la « bonne » société, Lee choqua les conventions à de nombreux égards. Lesbienne à une époque qui y était peu favorable, elle abordait un style androgyne en s’habillant avec des vêtements d’homme. De plus, son pseudonyme masculin mit au défi encore une fois les tendances populaires, car vers la fin du 19e siècle les femmes pouvaient librement publier sous leurs propres noms… Selon Lisa Kröger et Melanie R. Anderson, auteures du documentaire Monster She Wrote : The Women Who Pioneered Horror & Speculative Fiction, Vernon Lee s’intéressa aux histoires de hantises après une douloureuse rupture. Son style diffère toutefois de ses contemporaines telles Amelia B. Edwards (lire ici) ou Charlotte Riddell (juste là).

Ici, les fantômes ne désirent en aucun cas aider les vivants ou encore être vengés pour leurs morts injustes. Non, ici, les revenants ou même les antagonistes, généralement des femmes fatales, séduisent jusqu’à causer la mort de ceux qui croisent leurs regards. Il est question d’amours destructeurs et possessifs, de passés aux multiples secrets obscurs et d’obsessions d’outre-tombe. Vernon Lee, intriguée par la psyché de ses personnages, mit ces derniers face à leur propre crainte et leurs démons intérieurs. Sont-ils réellement hantés? Ou simplement frustrés et contraints par une société hyper conservatrice? Les protagonistes provoquent d’eux-mêmes leur annihilation… Lee a su camoufler subtilement les sous-textes des relations entre femmes dans ses récits fantastiques.

Le recueil intitulé Hauntings Fantastic Stories, originalement publié en 1890 chez l’éditeur Heinemann, regroupe quatre nouvelles : Amour Dure : Passages From the Diary of Spiridion Trepka ; Dionea ; Oke of Okehurst, or, The Phantom Lover ; et A Wicked Voice. Ils mettent en vedette des artistes tels un compositeur de musique, un peintre, un sculpteur et un historien de l’art. Ces derniers, tous des hommes, sont quelque peu fades… Mais les femmes! Alors là, attachez votre tuque! Sans honte, elles défient les attentes que la société leur impose.

Dans Dionea, une jeune fille est recueillie sur une plage en Italie et élevée dans un couvent. Par l’entremise de lettres entre un médecin avide d’art et une riche héritière qui soutient financièrement la mystérieuse rescapée, nous accompagnons Dionea au fil du temps. Rapidement, le lecteur s’aperçoit qu’elle n’est pas tout à fait humaine, d’ailleurs le narrateur la désigne majoritairement sous le nom de « créature ». D’une beauté anormale, elle peut d’un seul regard mettre une malédiction sur quiconque la provoque : un homme aux mains baladeuses, les bonnes sœurs qui souhaitent la convertir au christianisme, un sculpteur obsédé par son apparence… L’auraient-ils laissé en paix, sans la juger et vouloir la posséder…

Avec Amour Dure, Vernon Lee explore la figure de la femme italienne fatale à la Lucrezia Borgia. Son « anti-héroïne », Medea da Carpi, est une jeune femme de la noblesse du 16e siècle. Fiancée, mariée et traitée comme un objet d’échange par sa famille, ce qui était en fait de coutume à cette époque, Medea utilisa sa beauté pour manipuler et tuer ses maris et amants. Dans la nouvelle, le narrateur, un historien, devient hanté par Medea da Carpi jusqu’à se transformer en son esclave d’outre-tombe. Tel Dionea, Medea ne fait que réagir aux menaces qui l’entourent.

Oke of Okehurst, or, The Phantom Lover est probablement l’un des récits les plus connus de l’auteure. Ce court roman d’un peu moins de cent pages explore par l’entremise d’un narrateur neutre, un peintre, la rupture d’un couple et l’obsession d’une jeune femme pour le passé. Deux femmes à deux cents ans d’écart ont en commun le même nom : Alice Oke de Okehurst. Déjà, ça commence plutôt mal… en plus, la jeune Alice est le portrait tout craché de la matriarche. Elle s’habille et se coiffe à la mode Tudor pour lui ressembler! Selon la légende familiale, la première Alice aurait brutalement assassiné son amant avec l’aide de son mari.

Plus le temps passe et plus la jeune Alice est obnubilée par le fantôme de l’amant tandis que son époux commence à perdre la raison et apercevoir un homme mystérieux qui rôde près d’elle. Minutieusement ficelée, l’histoire de Vernon Lee déconstruit un mot à la fois cette relation forcée, entre deux cousins (beurk), où la jeune Alice se sent prisonnière. L’épilogue aussi inévitable soit-il, m’a complètement bouleversé…

Finalement, avec A Wicked Voice l’auteure aborde les thématiques de la musique, d’un pacte avec le diable et encore une fois d’une passion destructive mêlée de violence et de mort. Je n’ai rien de particulier à dire concernant cette histoire, elle est bien écrite et l’atmosphère y est intrigante, mais en définitive je trouve que c’est le récit le plus faible du recueil. Après Oke of Okehurst, A Wicked Voice passe plutôt inaperçu. Cela dit, je vous recommande sans conteste la lecture de Hauntings Fantastic Stories! Vernon Lee est irrévocablement une écrivaine du 19e siècle à lire et découvrir.

L’année 2021 s’est envolée à la vitesse de l’éclair. Décembre arrive à grands pas et il me reste une seule compilation de nouvelles à lire! Toutefois, mon défi Monster She Wrote est loin d’être terminé… j’ai à peine exploré le quart des auteures abordées dans le documentaire de Lisa Kröger et Melanie R. Anderson. Vous pouvez être certain que mon défi aura une belle vie en 2022, mais avant je vous ferai part de mon expérience avec A Beleaguered City and Other Tales of the Seen and Unseen de Margaret Oliphant!

Janvier : The Blazing World de Margaret Cavendish (1666) (Lire ici)

Février : The Mysteries of Udolpho de Ann Radcliffe (1794) (Lire ici)

Mars : Frankenstein de Mary Wollstonecraft Shelley (1818) (Lire ici)

Avril : Clermont de Regina Maria Roche (1798) (Lire ici)

Mai : Manfroné or, The One-Handed Monk de Mary Anne Radcliffe (1809) (Lire ici)

Juin : Zofloya or the Moor de Charlotte Dacre (1806) (Lire ici)

Juillet : Lois the Witch de Elizabeth Gaskell (1859) (Lire ici)

Août : Weird Stories de Charlotte Riddell (1882) (Lire ici)

Septembre : The Collected Supernatural and Weird Fiction de Amelia Edwards (Nouvelles publiées au cours de sa carrière au 19e siècle) (Lire ici)

Octobre : Of One Blood de Pauline E. Hopkins (1902) (Lire ici)

Novembre : Hauntings and Other Fantastic Tales de Vernon Lee (1890)

Décembre : A Beleaguered City and Other Tales of the Seen and Unseen de Margaret Oliphant (1880)

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