Films d'horreur Classiques
Analysons un bon vieux film

Picnic at Hanging Rock (1975)

Tirez-vous une bûche… c’est le temps d’analyser un bon vieux film!

Lorsque l’homme se retrouve devant sa propre fragilité, devant l’inconnue et devant l’absence de résolution, c’est à ce moment que nos pires angoisses et nos peurs ancestrales jaillissent contre notre volonté. L’horreur cosmique incarne exactement ce sentiment de paralysie qui s’abat sur nous lors d’une situation inexplicable. Ce dernier n’a pas besoin de monstres extraterrestres pour infliger la frousse de votre vie. Je crois d’emblée que plus la trame narrative est subtile, plus l’horreur sera bouleversante.

En ce mois d’août, je vous ai présenté plusieurs œuvres où l’horreur cosmique était à l’honneur : Ring Shout ou le cosmique social (ici) et Lovecraft Country (juste là).  Aujourd’hui, j’analyse le film australien : Picnic at Hanging Rock. Réalisé en 1975 par Peter Weir, ce film est en fait une adaptation du roman éponyme de Joan Lindsay publié en 1967. Fascinant les lecteurs et les spectateurs depuis plus de cinquante ans, plusieurs études décortiquant ses thématiques sont disponibles sur Internet, et ce, sous de nombreux formats.

Je vous recommande particulièrement The Mystery of Hanging Rock : Analysing an Australian Icon qui est une analyse complexe du roman sur YouTube (ici) ; Picnic at Hanging Rock : What We See and What We Seem de Megan Abbott sur le site de Criterion (là) ; ou encore Dream Within a Dream : Picnic at Hanging Rock du podcast The Faculty of Horror (juste là). Je ne prétends pas traiter de façon exhaustive tous les aspects du récit, je me concentrerai par ailleurs sur certains éléments plus que d’autres. En fait, je souhaite simplement vous partager ma sincère admiration pour ce chef-d’œuvre!

Avertissement : J’examine et décortique le film dans son ensemble dans un ordre qui ne suit pas nécessairement la logique narrative de « début à la fin ». Donc, si vous n’avez pas vu ce classique, je vous suggère fortement de le visionner avant de lire ma chronique… je vais attendre, ne soyez pas inquiet… c’est bon? Vous l’avez écouté? Parfait! Nous pouvons commencer. Le film est disponible gratuitement sur YouTube, alors aucune excuse!

Australie. 14 février 1900. Les élèves du prestigieux collège Appleyard pour jeunes femmes respectables célèbrent la Saint-Valentin en pique-niquant à Hanging Rock, une formation rocheuse et volcanique d’environ un million d’années. Tout de blanc vêtus, les pensionnaires s’assoupissent après le déjeuner, sauf quatre d’entre elles qui procèdent à l’exploration des versants. À la fin de cette journée fatidique, trois adolescentes et une enseignante manquent à l’appel. Une seule d’entre elles sera retrouvée près de neuf jours plus tard…

Picnic at Hanging Rock est avant tout une atmosphère ; une expérience extrasensorielle inoubliable ; une histoire suspendue dans le temps comme les monstres des pique-niqueurs qui s’arrêtent tous sans exception à midi lorsqu’ils sont en contact avec le mystérieux rocher. Dès la première phrase du roman, dès les premiers moments du film, nous sommes happés par le style envoûtant et lyrique de la narration.

« Tout le monde fut d’accord pour dire que c’était une journée parfaite pour pique-niquer à Hanging Rock – une scintillante matinée d’été, chaude et paisible ; pendant tout le petit déjeuner les cigales firent entendre leur cri strident dans les néfliers, juste sous les fenêtres du réfectoire, et les abeilles bourdonnaient au-dessus des massifs de pensées qui bordaient l’allée. » (Page 7)

Le film commence dans un silence quasi complet… seul le vent nous accompagne, et ce durant deux minutes! Après une courte mise en contexte équivalent à mon propre résumé, Hanging Rock apparaît dans toute sa splendeur avec un plan d’ensemble. Les mentions de production, de distribution, de titre, etc. déroulent graduellement à l’écran, puis soudainement en hors champ Miranda, l’une des jeunes disparues, paraphrase une citation d’Edgar Allan Poe :

« What we see and what we seem are but a dream, a dream within a dream. »

Et seulement à cet instant, la musique du compositeur roumain Gheorghe Zamfir bouleverse le spectateur avec les sons stridents et aigus de la flûte de pan. Cet incipit cinématographique est parmi l’une des plus puissantes et des plus magnifiques que j’ai pu observer jusqu’à présent. Même en écrivant ce paragraphe, j’en ai des frissons. Le mot « dream » qui est mentionné trois fois au lieu de deux comme dans la citation originale renforce l’atmosphère onirique du film. De plus, la majorité du récit se déroule à la clarté du jour où cette luminosité se reflète sur la blancheur des robes à la mode victorienne. Rendant si possible l’image encore plus cristalline et surréelle.

Ce roman gothique contemporain est devenu un classique incontournable de la littérature australienne. Sans être tout à fait une d’enquête ni même véritablement de l’horreur, Picnic at Hanging Rock a su captiver l’imaginaire collectif. Avec la complexité de son récit et bien sûr de sa fameuse conclusion sans résolution, Joan Lindsay aborde d’une main de maître de grandes thématiques aux multiples sens. Les classes sociales, le colonialisme britannique, le conformisme, l’homme contre la nature, le deuil et la sexualité réprimée… La disparition du groupe semble être le point de mire de l’histoire, mais en réalité ce qui importe ce sont les répercussions de celle-ci sur le microcosme du collège, du village environnant et du pays entier. Comme une spirale de domino qui poursuit inévitablement et inébranlablement sa course.

Sous le vernis des apparences et de la bonne société se cachent bien des non-dits. L’homme désire à tout prix contrôler la vie, la nature qui l’entoure et même le temps, alors qu’ils sont hors de sa portée. Ces jeunes femmes en blanc représentaient un idéal et une pureté à protéger, mais une fois évaporées sans explication raisonnable, la façade se fissure. Les personnages sont brutalement confrontés à la futilité de leur propre existence. Pendant qu’elles explorent Hanging Rock, Marion semble consciente de sa situation en disant distraitement à ses amies :

« - Une incroyable portion d’êtres humains vaquent sans but. Il est cependant probable qu’ils exercent une fonction nécessaire dont le sens leur échappe. » (Page 57)

Des pensées similaires parsèment l’œuvre distinguant ainsi quelques personnages plus empathiques à ce destin incontrôlable tels Miranda, Michael Fitzhubert et son valet Albert Crundall. Ils sentent au plus profond d’eux qu’il y a quelque chose de plus grand qui les entoure, qui active les rouages de leur existence. Tandis que d’autres, comme Edith et madame Appleyard, représentent ceux trop accaparés par leur vie et la prestance de leur statut pour réfléchir à leur place dans l’univers. Madame Appleyard est d’ailleurs parmi l’une des personnes les plus affectées. Sa réputation se désagrège à vue d’œil après le 14 février, les parents retirent leurs filles de son établissement, les enseignants donnent graduellement leur démission et elle sombre dans l’alcoolisme.

Lorsqu’Irma est retrouvée plus d’une semaine après les faits, la situation empire comme du feu sur l’huile. Cette dernière est amnésique et ne peut répondre au mystère de Hanging Rock ce qui rend les gens encore plus enragés et inquiets. Madame Appleyard, incapable de contrôler le chaos qui l’assaille, tente de reprendre le peu de pouvoir qu’elle a en concentrant toute sa fureur, sa peur et sa haine sur Sara. Cette jeune pensionnaire est une orpheline dont son tuteur n’a pas payé les frais scolaires depuis un certain temps. À la fin du récit et de la tyrannie de la directrice, elle décède. Meurtre? Suicide? Voilà une autre énigme non résolue… cependant étant sans famille et sans argent, la mort de Sara passe inaperçue contrairement à celle de Marion et Miranda qui sont de riches héritières.

Ce mystère obsède autant les personnages que le lecteur et le spectateur. Deux scènes en particulières démontrent toute l’ampleur du désarroi ambiant. La première se déroule entre le jardinier et Tom, l’homme à tout faire du collège, peu avant qu’Irma soit trouvée. Judicieusement, l’horticulteur mentionne à son collègue que certaines questions ont des réponses et d’autres non. Tom renchérit en affirmant le contraire et il élabore même plusieurs scénarios possibles selon lui, car il ne peut tout simplement pas accepter l’inconnu, le vide, l’incertitude.

La deuxième se déroule dans le gymnase du collège Appleyard où Irma, après son rétablissement, visite ses anciennes camarades avant de partir pour l’Europe. Vêtue d’une cape somptueuse d’un rouge éclatant, la survivante placée en plein milieu de l’écran entre deux rangées de pensionnaires aux chemises blanches sourit timidement. Un lourd silence l’accueille, puis comme une implosion incontrôlable les jeunes filles entourent Irma et lui crient : « Tell us! Tell us Irma! What happened? ». Colère, déni, confusion… ces émotions contradictoires reflètent bien la crise existentielle qui émerge en chacun de nous.

Ce n’est pas les théories qui manquent sur Internet bien évidemment allant de meurtres organisés aux viols et même jusqu’à l’enlèvement de ces femmes par des extraterrestres. Mais en fin de compte, comme le mentionnait l’auteure de son vivant, cela n’a aucune importance! La vie est imprévisible et ne fait parfois aucun sens. Les histoires de « true crime » et de disparitions en tout genre captivent depuis bien longtemps l’imaginaire collectif justement pour leur ambiguïté. Jack l’Éventreur ou encore la colonie de Roanoke en sont de bons exemples. À tel point que ces évènements historiques sont pratiquement devenus des mythes. Picnic à Hanging Rock semble avoir un statut similaire en Australie même si ce récit est une fiction. Certes, l’auteure s’est basée sur des disparitions dans la région au 19e siècle ainsi que sa propre expérience de jeunesse dans un collège privé. Toutefois, certaines personnes sont convaincues de la véracité des faits. Il faut dire que Joan Lindsay et son éditeur ont alimenté le mystère entre autres avec le préambule de la version originale :

« Whether Picnic at Hanging Rock is fact or fiction, my readers must decide for themselves. As the fateful picnic took place in the year nineteen hundred, and the characters who appear in this book are long since dead, it hardly seems important. »

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Miranda, si petite et insignifiante face au rocher et à la nature…

J’en viens maintenant à parler du personnage le plus important du roman, soit Hanging Rock. Également connue sous le nom de Mont Diogène ou Ngannelong pour les tribus natives de la région, cette formation volcanique était un endroit de culte et de rassemblement pour les Dja Dja Wurrung, les Woi Wurrung et les Taungurung. Sauvagement réapproprié par les colons britanniques et transformé en attraction touristique, le respect de cet endroit sacré n’a malheureusement pas été aidé par la popularité du roman de Lindsay et du film de Weir… Hanging Rock, l’une des rares montagnes parmi les plaines, ne peut qu’inspirer admiration et peur. Cette beauté naturelle, complètement insaisissable par l’homme, est toujours représentée soit en plan de grand ensemble pour montrer toute sa splendeur, soit par des contreplongées qui réduisent drastiquement les personnages.

Outre la fatalité du destin abordé plus haut, l’horreur cosmique se retrouve donc sur cette montagne. Miranda, Marion, Irma, Edith, Michael Fitzhubert et Albert Crundall en font l’expérience chacun à leur manière. Lors de leur ascension, ils ressentent une attirance et une pulsation physique, ils entendent des grondements, des tambours et autres sons hors-normes. Ils doivent régulièrement s’arrêter pour somnoler, mais comme hypnotisé, ils ne peuvent que continuer leur chemin. Seule Edith en est complètement révulsée ce qui la fait fuir en criant. Jamais explicitement mentionné dans le récit, cet élément ferait référence à la mythologie des Premières Nations avec le « Dreamtime Stories ». Cette cosmogonie, mythe de la création du monde, explore les interactions entre les hommes, la nature et le temps qui n’est pas tout à fait linéaire. Bref, les jeunes femmes auraient transcendé la réalité que nous croyons connaître. D’ailleurs, un supposé chapitre final de Picnic at Hanging Rock fut publié quelques années après la mort de l’auteure. Retiré à la suggestion de l’éditeur pour conserver le mystère, ce texte d’à peine cinq pages révèle que Miranda, Marion et madame McCraw ont traversé un trou intemporel et se seraient réincarnées dans la nature. La légitimité de ce dernier est vivement contestée par plusieurs, car l’écriture diffère du reste du roman. Pour ma part, j’apprécie l’ambiguïté de la situation. Je ne pense pas que ce récit serait devenu un classique sans cela. Les scènes étranges et sinistres sur la montagne ont beaucoup plus d’impact sans résolution.

Hum… je ne sais pas si j’ai rendu justice à ce chef-d’œuvre… L’image, la musique, l’histoire, les séquences de contemplation et le jeu des acteurs sont absolument fantastiques. Picnic at Hanging Rock est le premier long métrage de Peter Weir! Il réalisa par la suite : Le cercle des poètes disparus, The Truman Show et Maître à bord. Incroyable!

Voilà, cette analyse conclut le mois d’août et la thématique de l’horreur cosmique… jusqu’à l’année prochaine! Et surtout, n’hésitez pas à me laisser vos commentaires sur Picnic at Hanging Rock, Lovecraft Country et Ring Shout!

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