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Ring Shout ou le cosmique social

En août, soyons cosmiques! Dites, vous aimez mon nouveau slogan? Hum… je ne suis pas encore convaincu… mais bon, c’est officiel! La période de l’horreur cosmique est commencée! L’année dernière, par un pur hasard non planifié, je vous offrais trois articles en lien avec ce sous-genre littéraire et cinématographique. La reine en jaune (ici), La saison des perséides selon Lovecraft (là) et Meddling Kids (juste ici). L’expérience fut tellement intéressante que j’ai décidé de consacrer les mois d’août d’un futur incertain à cette merveilleuse thématique.

Mais au fait, qu’est-ce que l’horreur cosmique? Dérivé directement de la désillusion d’une fin de siècle industrielle et d’un début de 20e siècle encore plus sanglant on y retrouve entre autres des éléments de science-fiction ; de fantastique avec un folklore revu et augmenté par l’imagination des auteurs ; ainsi qu’une pincée de pessimisme. Ce sous-genre souhaite engendrer un sentiment d’effroi vis-à-vis la découverte d’un univers qui dépasse inexorablement la condition humaine. Devant l’inconnu et la grandeur du cosmos, une impuissance existentielle se crée. Ses thèmes fétiches comprennent : la terreur de l’infini, les connaissances interdites et dangereuses qui mènent à la folie, l’influence non humaine sur l’homme, la religion, le destin et le fatalisme.

Il semble impossible d’aborder cette thématique sans parler de l’écrivain américain H.P. Lovecraft et ses textes problématiques. D’ailleurs, les gens ont tendance à jumeler sans distinction horreur cosmique et horreur « lovecraftienne ». Lovecraft, né en 1890 et décédé en 1937, fut un auteur prolifique de science-fiction et d’horreur qui inventa sa propre mythologie en lien avec la divine créature extraterrestre Cthulhu. Considéré comme l’un des fondateurs du genre avec entre autres Arthur Machen, Algernon Blackwood et Lord Dunsany, Lovecraft n’en était pas moins un suprémaciste notoire. Ses textes reflètent donc ses points de vue nocifs et sa haine flagrante. Les antagonistes de ses nouvelles sont toujours des immigrants et sont l’une des raisons qui mènent le héros à la folie. Ai-je besoin de vous mentionner que ce dernier est blanc? Non…  

Ainsi, l’horreur lovecraftienne remanie l’univers de l’auteur avec monstres et créatures de cette mythologie. Certains écrivains contemporains contournent les sujets moins glorieux, mais d’autres y font face et répondent directement à ces propos. Un excellent exemple n’est autre que The Ballad of Black Tom de Victor Lavalle. Il reprend l’une des nouvelles les plus xénophobes, racistes et violentes de Lovecraft : The Horror at Red Hook. Cependant, nous vivons les évènements du point de vue d’un protagoniste afro-américain (lire mon article ici). Tandis que l’horreur cosmique aborde certes les mêmes sujets, mais sans l’influence tentaculaire de Lovecraft. Si vous avez la chance de mettre la main sur le roman The Croning de Laird Barron ou encore Genèse de la cité de N. K. Jemisin, ils en valent le détour.

J’ai trouvé deux articles intéressants sur le blog Book Riot : Your introduction To The Cosmic Horror Genre (ici) et 8 Modern Cosmic Horror Books for a Post-Lovecraft World (juste là). Ce que j’adore par-dessus tout lors de mes recherches, c’est de tomber comme Alice dans un trou de lapin et me laisser porter par mes découvertes. En m’attardant sur ces articles, deux textes y étaient cités. How Can Writers of Color Reconcile H. P. Lovecraft’s Influence with His Racist Legacy (ici) et Lovecraft’s Racism & The World Fantasy Award Statuette, With Comments from China Miéville (ici).

Le premier provient du blog Twin Cities Geek où l’auteur américain Bryan Thao Worra natif du Laos explique sa relation conflictuelle avec Lovecraft. Le second est de l’écrivaine américaine d’origine nigériane Nnedi Okorafor. Elle reçoit en 2011 pour son roman Qui a peur de la mort? le buste de Lovecraft du prestigieux The World Fantasy Award. Un honneur à double tranchant lorsqu’elle réalise l’ampleur de la haine de cet auteur. Son article fait réfléchir sur le rôle de nos sociétés quant à la glorification d’auteurs et personnalités problématiques. Noms de rues, d’écoles, prix divers, statues érigées dans les villes… Toutefois, il fallut attendre 2017 pour que l’association change le buste en question. L’artiste Vincent Villafranca fut commissionné et il créa une superbe œuvre avec un arbre tordu et une lune. Vous pouvez lire juste ici l’article de Neil Clarke sur le sujet.

Il est important de remettre en question ce qui nous entoure, de s’interroger sur l’Histoire qui nous est enseignée par les institutions, d’explorer et de lire divers points de vue hors de notre zone de confort. La culture, que ce soit en musique, en littérature ou au cinéma, permet selon moi cette introspection. Maintenant, est-il possible de séparer une œuvre de son auteur? Les opinions divergent… Pour ma part, je crois qu’il est essentiel de prendre en compte le contexte socioculturel des auteurs problématiques sans que cela devienne une justification. De plus, évitons de mythifier ces derniers et de réduire ou carrément omettre l’impact de leurs écrits. Oui, H.P. Lovecraft est l’un des fondateurs de l’horreur cosmique, mais il ne personnifie heureusement pas l’entièreté du genre.

P. Djèli Clark Horreur cosmique Ku Klux Klan Monstres Cosmic Horror

Un regain d’intérêt pour celui-ci lui a permis d’évoluer et justement d’aborder des sujets plus sociaux, dont le racisme. Ironique? Oui! Je n’imagine même pas ce que Lovecraft aurait à dire là-dessus… Il serait certainement insulté par le court roman de P. Djèli Clark que je vous présente aujourd’hui, ça, c’est sûr! Ring Shout or Hunting Ku Kluxes in the End Times, publié en 2020 aux éditions Tordotcom Book, nous amène dans une Amérique alternative où règne d’une main de fer les lois Jim Crow ; où certains membres du Ku Klux Klan sont de véritables démons à la tête blanche pointue ; et où le film Naissance d’une nation de D. W. Griffith est en fait une incantation endoctrinant et transformant en monstres ceux qui le regardent… Une Amérique alternative? Hum…

L’expression péjorative « Jim Crow » est publicisée en 1832 par la chanson Jump Jim Crow de Thomas D. Rice. Elle fut toutefois utilisée pour la première fois en 1892 dans un article sur la ségrégation dans les états du Sud. On désigna ainsi les lois nationales et locales des « Black Codes » qui de 1877 à 1964 entravèrent les droits constitutionnels des Afro-Américains. Évidemment, les répercussions de ce racisme systémique se ressentent encore de nos jours. George Floyd, Breonna Taylor, Ahmaud Arbery… pour ne nommer que ces citoyens américains tués de sang-froid par des policiers en 2020. Et ça, c’est sans parler des meurtres dans la communauté LGBTQIA+. Le taux de mortalité des personnes transsexuelles augmente d’année en année.

Avec Ring Shout, l’auteur aborde donc non seulement les thématiques de l’horreur cosmique, mais toute la rage et la violence d’un pays. Les héroïnes, Maryse Boudreaux, Sadie et Chef, combattent à l’aide d’une épée magique au jour le jour les monstres qu’ils soient humains ou d’une autre origine. L’emploi du film Naissance d’une nation est ironique à souhait. Celui-ci fut adapté en 1915 et fut basé sur deux romans de Thomas F. Dixon Jr. : The Clansman : An Historical Romance of the Ku Klux Klan et The Leopard’s Spots. Glorifiant le discours sudiste, le film révise l’histoire de la guerre de Sécession selon l’idéologie du Ku Klux Klan. À la fois encensé et controversé dès sa sortie, le film est souvent mentionné par les critiques comme une œuvre majeure du cinéma américain… Hum… P. Djèli Clark vous en dira autrement.

En utilisant des évènements réels et historiques tout en les mélangeant avec du fantastique, l’auteur démontre à quel point la haine engendre la haine. Les monstres du roman représentent une métaphore peu subtile qui donnera une bonne claque au visage du lecteur. Voilà un vent de fraîcheur qui est le bienvenu! Usant de ses connaissances d’historien, P. Djèli Clark a composé des extraits d’entrevues avec d’anciens esclaves fictifs sur les « Shout » ou « Ring Shout », d’où le titre. Ces courts textes se retrouvent entre les chapitres et sont basés sur de véritables témoignages. Ces chants d’origine africaine furent créés par les esclaves et étaient parfois utilisés comme méthode de communication secrète entre les membres. Mélangeant des rituels religieux et prières, les participants chantaient en cercle en frappant des mains et tapant des pieds. Au 20e siècle, les « Ring Shout » se transposèrent dans les églises afro-américaines et pentecôtistes.

J’ai trouvé une excellente entrevue avec l’auteur sur le site The Fantasy Inn que vous pouvez écouter juste ici. Si vous avez aimé Ring Shout, je vous recommande The Haunting of Tram 015 (ici). Dans le même monde que ce dernier vous retrouverez A Dead Djinn in Cairo et son plus récent roman A Master of Djinn qui devrait sortir en 2021! Pour les deux prochaines semaines, je vous présenterai tout d’abord le roman Lovecraft Country ainsi que son adaptation télévisuelle, puis je décortiquerai une magnifique adaptation cinématographique australienne pour mon segment : Analysons un bon vieux film!

Voilà ma programmation pour « En août, soyons cosmiques »! J’espère que vous découvrirez des œuvres qui vous feront vibrer et si jamais vous avez des suggestions d’horreur cosmique n’hésitez surtout pas à me laisser un commentaire!

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