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Women Make Horror : Filmmaking, Feminism, Genre

« There are not a lot of female directors period, and even less who are inclined to do horror. » – Jason Blum

Ces propos immédiatement controversés furent exprimés par le fondateur de la maison de production américaine Blumhouse (Lire l’article ici). Loin d’être exceptionnelle ou unique en leur genre, cette pensée reflète en fait la mentalité de cette industrie. Le cinéma, particulièrement à Hollywood, est un monde où le patriarcat et la misogynie vont bon train. Ironiquement, si ces hommes de pouvoir aux paroles irréfléchis donnaient de façon égalitaire les opportunités de projets aux femmes, ils n’auraient pas besoin de formuler ces derniers…

Durant la décennie précédente, un nouvel engouement a surgi, semble-t-il, de nulle part… Les films d’horreur créés par des femmes! Avec des œuvres telles : The Babadook de Jennifer Kent (2014), A Girl Walks Home Alone at Night d’Ana Lily Amirpour (2014), The Love Witch d’Anna Biller (2016), Grave de Julia Ducournau (2016), etc. Il est simple et facile de conclure que ce phénomène est « récent » ou encore pire « branché ».

Cependant, comme le démontre Alison Peirse avec son essai collaboratif publié aux éditions Rutgers University Press et intitulé Women Make Horror, les femmes font partie de l’histoire du cinéma depuis les origines du 7e art. Alors pourquoi croyons-nous le contraire? Eh bien, ce n’est pas sorcier, cette histoire a été écrite par des hommes! Faut-il réellement chercher plus loin? Je vous laisse répondre de vous-même à cette question rhétorique. Professeure associée à l’université de Leeds aux Royaume-Unis, Peirse se spécialise entre autres dans le cinéma de genre, dont l’horreur ainsi que l’étude féministe des médias.

Ce n’est toutefois qu’aux alentours de 2016 qu’elle réfléchit plus amplement sur le sujet. Ses recherches portant majoritairement sur le genre et la sexualité dans le corpus de l’horreur, pourquoi n’avait-elle pas considéré plus tôt le rôle des femmes dans l’industrie? Il va de soi dans les sphères académiques que l’histoire du genre se déroule comme suit : tout d’abord l’émergence de l’horreur avec les studios américains tels Universal durant les années 1930 et 1940. Puis, l’éclosion des films britanniques au cours des années 1950 avec les productions de la Hammer. Viennent ensuite les films américains indépendants et les œuvres européennes comme le « giallo » italien tout au long des années 1960 et 1970. Par après, nous avons la montée en popularité des « slashers » et des « vidéos nasties » lors des années 1970 et 1980, tandis que la décennie de 1990 semble ne rien offrir de nouveau. Le genre de l’horreur revient finalement en force au début du 21e siècle.

Ce bref résumé historique n’est pas mauvais ou erroné, mais là où le bât blesse c’est qu’il est interprété selon une vision tunnel bien masculine. Privilégiant par-dessus tout le culte des réalisateurs en regardant uniquement l’impact de ce dernier au lieu de considérer le film comme une œuvre collective, plusieurs personnes sont éludées, particulièrement les femmes. Qui travaille sur une production cinématographique? Scénaristes, directeurs de la photographie, monteurs, compositeurs, accessoiristes, costumiers, acteurs… pour ne nommer que ces métiers. Un film ne résulte définitivement pas que d’un seul génie.

De plus, au cours du 20e siècle, les femmes n’ont pas eu les mêmes opportunités que les hommes au sein de l’équipe de production, surtout lorsque l’on parle du fameux poste de réalisateur. Ce constat est encore plus flagrant dans les sphères de l’horreur. Une femme ne peut pas aimer ce genre et en créer, ces œuvres sont misogynes pour un public masculin… non? Un cercle vicieux qui explique en partie les affirmations de Jason Blum.

Il semble impossible de séparer la « femme » du mouvement féministe. Lorsqu’une femme est responsable d’un projet, ce dernier est inévitablement jaugé par la critique selon les propos amenés et le sexe du réalisateur. Ce mode de pensée est un couteau à double tranchant. D’un côté, si le film n’exploite pas des thématiques explicitement féministes, la réalisatrice est pointée du doigt. American Psycho réalisé par Mary Harron en 2000 en est un bon exemple. Un film controversé basé sur le roman encore plus polémique de Bret Easton Ellis. La réalisatrice fut assaillie par la critique avant même la sortie du film! Et ce à cause du traitement des femmes par le personnage misogyne de Norman Bates.

Comme l’explique Laura Lee dans le chapitre Murders and Adaptations : Gender in American Psycho, Harron fait preuve d’une grande empathie envers les victimes au moyen du regard de la caméra. Cette subtilité technique ainsi que le changement de la narration passant de la première personne dans le roman à une description neutre dans le film, est un choix conscient et politique de la part de la réalisatrice. Malgré cela, la critique s’en est donné à cœur joie.

D’un autre côté, lorsqu’elles créent des projets féministes, les femmes sont tout aussi dénigrées pour leurs propos, la façon dont les sujets sont amenés et exploités. Katarzyna Paszkiewicz l’explique à merveille avec son chapitre Gender, Genre, and Authorship in Ginger Snaps. Karen Walton, coscénariste de ce magnifique film canadien de loup-garou pour adolescents, a entre autres été accusée d’encourager la violence chez les jeunes spectateurs. Walton a abordé d’une manière franche la thématique des menstruations et la critique a complètement perdu la raison! Un sujet tabou, même pour le début du 21e siècle. Mais dans ce cas, c’est la scénariste qui a été pointée du doigt et non John Fawcett, coscénariste et réalisateur… Pourquoi? Kof! Kof!

Il ne faut pas oublier que ce ne sont pas toutes les femmes qui sont féministes et qu’il est réducteur d’analyser leurs œuvres selon ces théories parfois limitées. Je pense entre autres à Ana Lily Amirpour qui déteste absolument que l’on interprète ses films comme tels. Ayant ces éléments en tête, Alison Peirse a donc fait appel à toutes les passionnées d’horreur désirant écrire sur le sujet. Elle leur a posé trois questions pour les orienter et leur a également exposé son manifeste.

Tout d’abord, est-ce que le cinéma d’horreur peut être un cinéma féminin? Pourquoi les femmes font-elles le genre d’horreur qu’elles font? Et finalement, une troisième question qui se subdivise en plusieurs points : Quels types d’histoires sont racontées dans les films d’horreur réalisés par des femmes? Comment les femmes sont-elles représentées dans ces derniers? Sont-ils différents ou semblables aux histoires racontées par des hommes? Le manifeste de Peirse a été tout aussi important et pertinent que ces questions pour garantir la diversité des sujets.

Segmenté en six grandes lignes, voici un aperçu de ses principes :

  1. Les films d’horreur sélectionnés pour cette étude n’ont pas besoin d’être contemporains pour mériter d’être étudiés, donc de la dernière décennie. Ce point permet entre autres d’avoir une vue d’ensemble plus historique.
  2. Les films d’horreur analysés n’ont pas besoin d’être de longs métrages pour être dignes de cette étude. Les courts métrages et les anthologies sont les bienvenues!
  3. Les films n’ont pas besoin d’être commerciaux, ayant eu un budget énorme ainsi qu’un succès monétaire faramineux.
  4. Les femmes créatrices d’horreur sélectionnées n’ont pas besoin d’être des réalisatrices pour faire partie de l’étude. Comme expliqué plus haut, les films sont des projets collaboratifs. Il est tout aussi important de voir l’impact de ces femmes scénaristes, productrices, etc. sur les films.
  5. Les films d’horreur choisis n’ont pas besoin d’être délimités au cinéma américain. Le cinéma international regorge d’œuvres pertinentes. De plus, il est important d’élargir nos horizons sur les thématiques du genre et leurs exécutions.
  6. Finalement, cet essai n’est pas une correction de l’histoire du cinéma, mais bien un début pour inclure les femmes dans cette histoire. Bref, le but du livre n’est pas de rabaisser les hommes et leurs œuvres, mais d’exposer la juste valeur des femmes qui ont contribué au 7e art.

Avec dix-huit chapitres plus diversifiés les uns que les autres, Women Make Horror : Filmaking, Feminism, Genre est un documentaire essentiel pour les amoureux du genre. Je ne peux malheureusement vous résumer l’ensemble des sujets et productions analysés, mais voici quelques-uns de mes coups de cœur. The (Re)birth of Pregnancy Horror in Alice Lowe’s Prevenge d’Amy C. Chambers ; The Stranger With My Face International Film Festival and the Australian Female Gothic de Donna McRae ; et finalement, Personal Trauma Cinema and the Experimental Videos of Cecelia Condit and Ellen Cantor de Katia Houde. Je vous encourage fortement à écouter sur YouTube le court métrage de Cecelia Condit, Possibly in Michigan, il en vaut le détour!

Le seul point négatif de cet essai, selon moi, est le côté hyper académique des analyses. Personnellement, j’adore explorer et interpréter en parallèle les théories féministes et philosophiques entourant les sujets, puis décortiquer ces derniers, mais j’ai conscience que cet élément pourrait en répugner plus d’un. Cela dit, j’espère sincèrement qu’Alison Peirse publiera une suite à cette compilation, car j’ai l’impression qu’il y a tellement d’œuvres et thématiques qui n’ont pas été abordées ici! Un document à lire et relire.

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